11.06.2007
TOUS LES JOURS (2)
De grosses taches apparaissent sur le pauvre paragraphe que je lis sans lire depuis une heure, je visualise deux abris potentiels, j'ai la flemme de remettre mes chaussures, je résiste quelque temps, puis l'averse, chaussures, sacs, le saule. Le saule ? J'essaie toujours de lire ce putain de paragraphe mais c'est le déluge, des rigoles se forment à mes pieds, j'entends une vieille sous son foulard en plastique dire à un troisième larron sous le saule "j'ai jamais vu un mois de juin comme ça !" On sourit. Les vieilles disent toujours la même chose dans les mêmes circonstances. Oui je sais, vous me direz le réchauffement climatique, bla bla, mais bon. Faut bien qu'on se fabrique la sensation de vivre un truc exceptionnel. Les ruisseaux sont des torrents maintenant qui se ruent vers le deuxième abri, la rotonde de l'entrée, inaccessible pour l'instant. ET LE TONNERRE ! L'averse redouble de violence. Un éclat de lumière, pas loin. Le saule pleure à mort, Willow weep for me, j'entends Billie Holiday, les trombes ne faiblissent pas, je soutiens la grand-mère avec le troisième larron, le torrent allait l'emporter, on se cramponne au grillage, la vieille nous dit de ne pas toucher le métal, on obéit bêtement, le saule est de moins en moins étanche et LE TONNERRE !
Que vois-je ? Une aventurière qui court sous son parapluie, s'arrête à notre saule. Le visage de la vieille se tend souriant ouvert tremblottant curieux vers la nouvelle venue, en quête d'un message de l'extérieur ! Est-ce qu'on dit "curieux comme une vieille ?" Le vent se lève tout à coup. Le parapluie s'évapore, le troisième larron est emporté par le courant, disparaît en hurlant dans une bouche d'égoût, je tiens toujours la vieillle, sans toucher le métal, je respire profondément et m'installe dans mon hara. Le vent toujours, mais l'averse faiblit. Je dis à la vieille : C'EST LE MOMENT ! On court, la vieille n'avance pas, une vieille qui prend peur est sans force ; ou, plutôt ce n'est qu'une enfant, son foulard s'envole, ses bras se lèvent vers l'arrière un siècle plus tard, l'arthrose, la flotte, les jointures coincent. Je cale mes sacs, je cours, récupère le foulard en plastique de merde, reviens vers la vieille, LE TONNERRE ! Je lui réinstalle gauchement sa capote, elle proteste un peu, j'ai un côté gars de la bâche en situation de crise, mes années de camelot sans doute, je repositionne ses bras le long du corps dans un crissement qui me fait craindre le crac, la rupture, le démembrement, la prison, je lui saisis la main, elle crie et je la traîne contre la tempête. L'averse n'est déjà plus qu'une grosse pluie, mais le vent reste puissant. On atteint la rotonde. Je la plante derrière un pilier car la pluie cingle encore. LE TONNERRE... Il s'éloigne on dirait... Tout le monde est calme, sans haine bien qu'obligés de se serrer comme souvent dans le métro. Et puis Parc Monceau ça sent moins des aisselles, question de culture. La présence de l'autre ne vous dérange plus en plein tremblement de terre. Notre côté bestioles placides, survivantes. Je pense aux tronches catastrophes du JT, annonçant avec la grimace de circonstance les images du cyclone Cata Cata, les cadavres, et puis les gens qui rigolent sur les toits en reconstruction. Bien emmerdé par cette incohérence, par leur foutu sourire à ces putain de Sauvages à la con qui lui cassent son drame, l'ectoplasme sapé lecteur de prompteur exprime en fait son envie qu'il nous arrive la même chose. Qu'enfin la présence de l'autre ne nous agresse plus ! Que des tours s'écroulent ! Please ! Nous sommes preneurs ! Qu'on ressente le lien social originel ! Oyez ! Séminaire adversité ! Oyez ! Voyages à vos frais pendant vos congés payés au coeur des cyclones, des séismes, des guerres, des attentats. Resserrons les liens du groupe.
La pluie a cessé, je reprends cette marche sans but, Paris me fait chier d'un seul coup, je suis parti trop longtemps, les femmes sont trop belles, et moi trop fauché, mal sapé, content de ma mouise, larbin-né, asocial, sans dignité, je prends n'importe quel train vers l'Océan.
21:35 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, jazz



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