11.06.2007

TOUS LES JOURS

   Ce putain de sac rouge est lourd. Le sac à dos ne pèse rien, lui, j'aurais dû faire l'inverse mais j'y protège mon chapeau. Je marche, au hasard des rues, tous les trente pas je change mon sac d'épaule, optant tantôt pour la bandoulière tantôt pour les poignées, midi et quelques, il fait une chaleur à crever, je suis en nage. Imbecile ! (prononcez à l'italienne).

   Je dépose tout, mets mon chapeau et transvase ma chappe vers le sac à dos. Accroupi sur le trottoir, je croise le regard moqueur d'une Antillaise que j'avais déjà aperçue à l'époque où je hantais les couloirs du Louvre. On fait semblant de ne pas se reconnaître, ça fait trop longtemps, on s'épargne les banalités d'usage, les Antillais sont exactement aussi tête de con que les Bretons. Agenouillé, il m'a fallu quelques uns de ses pas sonores pour m'en souvenir clairement. J'ai travaillé avec elle un jour dans le secteur Embarquement pour Cythère, elle disait " tu véwas les oeuv', tu finis paw ne plus y faiw'attention, ah eh eh hi hi ", cause toujours vieille peau, que je me disais, entendant déjà les rires des femmes, ressentant pleinement le rouge de leurs joues, le vice de leurs nuques, et le bruit de notre course dans les montagnes impossibles vers la Partouze Absolue ! Je ne laisserai pas ce job me gâcher le plaisir ! Mais... un an plus tard, j'étais affalé insensible sous mon badge, devant le même tableau, et j'eus un sursaut heureux et je refusai que l'Antillaise eût à nouveau raison. Je me plantai devant le Gilles. Tu parles ! On n'est pas toujours disponible pour les grandes sensations ! Je n'allais pas en plus culpabiliser de ne pas jouir !... Comme tous ces putain de touristes somnanbules !... Maintenant que j'y songe, je trouvais toujours quelque chose... Ce jour-là d'ailleurs, scrutant Pierrot, que je croyais connaître par coeur, je remarquai pour la première fois une sorte de visage démoniaque dessiné par les ombres de sa tunique blanche nacrée. Comme si le visage du démon que l'on aperçoit de profil, à droite, s'y était imprimé de face, saint-suaire-like. Je ressentis ce genre de terreur calme qui vous rassure, cette violence bienfaisante qui vous dit : pas tout à fait froid ! Et Corot !... Corot tient bien le coup par exemple, au quotidien, sans doute parce qu'il ne vous fout pas à genoux tout de suite, comme une femme qui révèle de plus en plus sa beauté au fil des jours, et Poussin et les Grecs, et Rembrandt et Delacroix et Titien !... Et puis entre la Vénus de Milo et la femme qui la contemple et qui me demande la permission de photographier... et qui veut maintenant que je la photographie il est 9 heures du matin personne encore et elle me sourit dans le petit rectangle de l'appareil et si elle me plaît je fais semblant de ne pas trouver le bon bouton pour qu'elle vienne poser ses doigts d'insensible bouffeuse d'oeuvre d'art sur les miens et que je puisse respirer son parfum voir le grain non significatif de sa peau puis la photo elle sourit pendant que mal réveillé je compare l'habillé obscène international au nu classique. Combien de sourires ai-je pris ça comme ? Dix mille ! Cent mille ! Savez-vous qui est l'homme le plus photographié de l'an deux mille ?

   La Japonaise de neuf heures une, au squelette si varié dans l'étrangeté, jupe plissée ou lookée j'ai cent ans d'avance ou les deux, qui traîne des pieds si caractéristiquement que je peux les loger d'oreille (celle de 14 heures a son poisson-pilote le pick-pocket - enfariné celui-là parce que usually il préfère les Américaines - Roumain donc ou Albanais, mineur en tous cas, dont j'admire et le travail, en vue d'une reconversion, et la faculté de ne rien comprendre au français de l'Equipe d'Intervention); la New-Yorkaise de neuf heures vingt-deux, aux yeux mutants rapprochés du nez, pas par la chirurgie esthétique, mais par je ne sais quel atavisme, ou quelle dinguerie, et tellement propre et récurée de partout que j'ai envie de me moucher dans son tailleur super-fluide, ou de lui éjaculer sur la gueule, par pur goût poétique surjoué français de la souillerie; les soeurs espagnoles de 11 heures, les soeurs italiennes de midi, qu'on devine aussi d'oreille bien-sûr, parce qu'elles vous hurlent des chapelets de MONA LIIIISA ! MONA LIIIISA ! DOVE E LA GIOCOOONDA ? TOU NOUS AS VOLE LA MONA LIIIISA ! AH AH AH !... et les colombiennes de l'après-midi, les israëliennes, les argentines, les étudiantes graves et silencieuses des Nocturnes, les coréennes, les russes, les iraniennes, et les australiennes et les anglaises, et les parisiennes qui ne viennent que les premiers dimanches du mois, parce que c'est gratuit, et les Amies du Louvre qui ne viennent qu'aux expos temporaires et qui vous assènent leur putain de coupe-file comme une fiancée sa bague des bagues, et qui, malgré leur parfum, ne parviennent pas totalement à dissimuler leurs relans de faisandée, et les provinciales qui ont peur d'être prises en défaut (de quoi ?), combien d'habillés obscènes ? de sourires je sais pas ce que je dois ressentir ? de prières ? et les chinoises aussi, les islandaises, les chiliennes, les suédoises ! A chacune un horaire moyen, un fantasme de Vénus. Combien de binômes femelles avais-je ainsi composés ? Combien de révérences à la déesse-mère ? d'hystéries ? d'exhibitionnismes ? de langues tirées ? de coquetteries ? Combien de lesbiennes ? Que venaient-elles faire toutes ? Que signifie cette photo répétitive, l'outrance du standard ? Qui m'avait semblé défiler en plus grand nombre ? Les amazing Américaines ? Les hoho Japonaises ? Les pickpockets ? Les Américaines. Les Américaines et leur Monet ! Ignorant tout, jusqu'au sens d' AV JC, elles savaient toujours que le Louvre recelait deux Monet et ce, bien qu'elles sussent les impressionnistes à Orsay. Pourquoi ? Monet is money ? Monet sounds so well ! Bref, du grand terrain pour Raymond, les Ardennes, call me Ray. (plus tard)

   Je pose mon sac rouge sur un banc, à l'ombre d'un quoi ? je reprends mon sac, je choisis un autre banc, près du monumental et tentaculaire platane du parc Monceau. Je m'allonge, la tête sur mon sac, à l'ombre d'un arbre dont je connais le nom. Mon chapeau sur le visage, je rêve du temps où les anciens vous apprenaient le nom des choses... Les pigeons m'abordent, je me redresse, me mets pieds nus, je leur dis je ne consulte plus, tirez-vous. Mes pieds s'agitent dans l'air, les pigeons savent que je suis un gentil et ne s'enfuient pas d'une serre. Je me lève et j'en manque un de peu. Une brune là-bas rit derrière sa main, mon comportement l'amuse cette connasse, je m'allonge, chapeau, j'oublie.

   Je suis encore à moitié vécu par le cauchemar qui m'a extrait de mon sommeil. J'ai dû dormir une heure. Les pigeons sont toujours là. Les pigeons les pigeons les femmes. Le kioske, j'achète un sandwich, une bouteille d'eau à cent mille dollars, retourne sur mon banc, la brune est partie, assise là pragmatique ou quoi la salope, j'émiette du pain aux pigeons, comme un con.

 

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