13.06.2007
CALL ME RAY (1)
Il se pointe vers moi, le genre fantôme couvert de boue, revenu des tranchées, le teint gris, sentant la brune à trois kilomètres et la vieille vinasse, et squelettique dans son uniforme Balanciaga tout neuf, mais vous savez l’œil illuminé blanc-bleu des affamés, qu’a passé le concours et qu’il l’a eu. Et l’accent des Ardennes aussi fort que l’odeur et la mine mi-Rimbaud mi-charbon. Raymond. Call me Ray. Trois secondes le jeu narquois du non mais t’as vu ces connards de fonctionnaires, je finirai pas ça comme, puis il m’explique ses emmerdements. Ah t'es pianiste ? Pisse dans le violon. L’Ardennais. Il va me taper de deux cents balles. Je lui parle de Monk, il est sous tutelle. Je sais pas trop c'que ça veut dire mais je fais ah bon style merde mon pauv'vieux. On est au pavillon Sully au musée du Louvre, un secteur particulier, une collection privée, préservée dans son intégrité, la condition de cette donation, d'où des oeuvres post-1848, un Degas, deux Money, ah ah, une Estaque et puis deux Canaletto, un Tiepolo, j'ai oublié, un Guardi, j'aime Guardi, j'aime vous savez, la désinvolture feinte, cette virtuosité discrète du cisellement rapide par le blanc, pour définir la lumière sur une drisse, sur une bôme, une crête, la vague, sur une arête, un rebord, un sourire, un blanc d'oeil, une cheville, un zig-zag d'ange. Guardi plutôt que Canaletto. Tout est dans le nom, dis garde regarde et petit canal, petite vision. Pas se laisser étouffer par la précision, les détails gravillons d'une tête dans le guidon.
On déambule, c’est notre nouveau travail. Raymond et moi avons le même grade. Comme j’étais le premier sur la liste du matin, Ray a disparu je ne sais où pendant que je faisais la mise en place. J’ai passé ce concours séduit par l’idée que l’argent du contribuable me payât à contempler intensivement les Grands Maîtres, et aussi pour n’avoir aucune responsabilité. Je fais tout par vocation. Je pensais qu’on me poserait sur une chaise et qu’on me fouterait la paix, que je n’aurais qu’à indiquer aux gens les gogues et les ascenseurs et la Vénus de Milo et la Joconde et la sortie. Erreur !... J’avais mal regardé. Je suis ADT n’est-ce pas, j’aurais dû passer celui d’AT. Je dois donc au saut du lit me coltiner le casse-tête du dispatching des AT et des vacataires, à travers les salles de mon secteur du jour. On est jamais totalement le dernier. Et comme les derniers seront les premiers, au mieux je finirai trois ou quatrième.
22:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, paris, jazz



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