18.06.2007

CALL ME RAY (4)

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   Quatorze heures, j’arrive salle des Caryatides. Si j’en crois l’odeur de picrate trois étoiles qui se balade dans le fond de l’air, Ray a trouvé la force de venir, finalement. Il a dû voir mon nom sur la liste hier soir et se dire j’peux resquiller roupiller, Pikol ira pas m’balancer. Un énième groupe de Japonais mitraillent en riant l’Hermaphrodite endormi sur son matelas Bernini, côté cul, côté haricot, histoire d’être bien sûr. Ray est à côté du Silène ivre, pas de hasard, les pochards se retrouvent à travers les siècles des siècles. Il est en prise avec une Américaine, je suppose, d'après cette drôle d’obésité, vous savez, cette impression qu’elle en a tout juste endossé le costume, ce matin, au saut du lit. Un côté Duchesse de Guermantes aussi, aristocratiquement bienveillante, quand elle appose ses mains sur celles de Ray qui la grimace salace, don’t worry mon brave, je vais demander à quelqu’un d’autre. Those French. Je souris.

   Ray m’invente ou pas l’histoire de sa matinée. En tous cas, sa situation s’arrange, on dirait. Une personne du service social a fait des pieds et des mains pour lui trouver un appart’, et calmer cette histoire de tutelle. Il dispose enfin d’argent liquide, me montre son paquet de drum bleu tout neuf. Il est bientôt prêt à déménager, je lui propose mon aide. Et puis faut qu’on fête ça, que j’te paye un coup Nom de Diou ! Et comment !

  On me regarde bizarre, mon mesquin petit plaisir, quand je traîne ou déjeûne avec Ray. Sa réputation a déjà fait le tour du palais. Les gens ici guettent les haleines, tiennent un registre précis des petites bouteilles de vin dégueulasse que vous prenez le midi, histoire de colporter ensuite, via Radio-Louvre, que vous êtes picoleur. Qui boit, qui perd la boule, qui baise avec qui, le pain quotidien. On a du mal à me cerner, m’a-t-on déjà raconté, avec ma gueule à confesser Dieu lui-même, mon costard mieux coupé que le Balanciaga réglementaire, et le choix de mes commensaux, un jour petite vacataire, pas gêné le mec, il se les fait toutes, ou c'est un harceleur de première, un jour Ray, il est pédé ou catho, un jour supérieur hiérarchique, ou Mauritanien de l’entretien, un jour collègues habituels du clan du moment, un jour évangélistes, un jour seul, bref, illisible.

   Autour d’un café que je lui impose de boire, dans l’après-midi, Ray me parle en long en large en travers de sa petite femme, pas sa sale pute d’ex qui lui pompe tout son fric et l’empêche de voir sa fille, non, sa douce infirmière, restée dans les Ardennes, et qu’il n’a pas vue depuis deux mois. L'amour l'amour l'amour ! Maintenant que cette histoire de logement se dessine, il va enfin pouvoir la faire venir. « J’lui ai parlé de toi, je te la présenterai, tu vas voir un peu ces putain de cuisses qu’elle se trimballe !... Toujours en train de courir ! de nager ! C’te morceau ! C’que je vais lui mettre !... Ca risque de partir en moins d’deux !... » Il m’explique sa tendance à l’éjaculation précoce, sans se soucier le moins du monde de notre voisine qui ne peut que l'entendre, part encore plus sonore sur un délire qu’il avait commencé à coucher sur le papier et qui commence par « Je veux recouvrir le monde de mon foutre » puis me regarde attentivement et me fait : « Putain, c'que t’es beau.» J’éclate de rire, je ne m’attendais pas du tout à ça, mais lui reste tout à fait sérieux. « Elle va te trouver beau, c’est sûr, j’sais pas si je dois te la présenter, tu vas me la piquer…» Je lui dis arrête un peu tes conneries, mais ça lui occupe le cerveau et on ne dit plus rien jusqu’à ce qu’on retourne aux Caryatides et qu'il décide finalement de rentrer chez lui, deux heures avant l'évacuation, tu leur expliqueras.

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