26.06.2007

CALL ME RAY (6)

« SPADDY PADDY PADDYYY…

- SPADDY BADIYAAA !

- Ca y est, ils nous saoûlent déjà avec leur putain de jazz ! »  Un doigt sur la tempe, Nico nous désigne à la troupe, Léopold et moi, hilares.

- C’est quoi leur truc, là ? demande Azmi

- Vous ne comprendriez pas, you deaf motherfuckers ! dit Léopold, dans un nuage Amsterdammer, menton levé, posture de Comtesse dédaigneuse

- Je sais pas. Y font ça tout le temps quand y s’voient. Le Louvre ça les travaille, kestu veux… Deux tarés de plus !...

- Sourds et jaloux ! fait Léopold toujours dans la peau de sa Précieuse

- Ywan ?

- Comment vous dire…

- C’EST CA ! CHOISIS TES MOTS, PRENDS-NOUS POUR DES CONS ! gueule Ray. ET LES PISSEUSES, ON LES VOIT SUR LE COUDIER ? OU BIEN ? »

Le tôlier nous regarde, il voudrait autre chose pour son bar, une clientèle plus.... « Nous disions donc combien ? Cinq plus deux plus une citron ? Ou deux plus trois plus une citron ?

- CINQ PLUS DEUX PLUS UNE ! C’EST POUR MOI ! dit Ray

- Léo, tu m’fais marrer avec ta citron. Le scorbut ne m’aura pas, motherfucker ! dit Rathinavelan

- Ah ah ah.

- Alors ? Vous nous mettez au parfum ? insiste Azmi

- Ywan, explique-lui… SPADDY PADDY PADDYYY…

- SPADDY BADIYAAA !... C’est un soir avec Léopold, on avait pas mal fumé, on écoutait sa radio, et on tombe sur cette intro de Monk, sur Bloomdido, un blues de Charlie Parker. Et on a ri pendant au moins une heure. On est tombés…

- Ouais, Alligator. We felt le profond comique de this intro. Une chance sur un milliard. Monk, motherfuckers. C’est pas parce qu’on bosse au Louvre. C’était comme retrouver un type de ton village natal à l’autre bout du monde... C’est le comble de l’improbable et puis tu te sens moins seul, d'un seul coup. SPADDY PADDY PADDYYY…

- SPADDY BADIYAAA !... »

On rit, les demis sont servis, on trinque. Chi Linh arrive, nous serre la main, serre celle du tôlier, fait le tour des tables, serre les mains de tous les clients. On l’appelle le Président ou Chichi ou alors T’es Où-T’es Où. Rathinavelan lui fait passer un demi.

« Pfioo, déjà !... T’étais où aujourd’hui ?

- Salle des Etats et toi ?

- Oh, le 112. Et demain t’es où ?

- Je bosse pas demain.

- Et toi t’es où ?

- Gallerie Apollon.

- Et toi t’es où ?

- Louvre Médiéval, fait chier, y'a personne et c'est trop sombre…

- Et toi t’es où ?

- BOIS TON DEMI, PRESIDENT. »

Chi Linh rigole doucement dans son verre, nullement vexé. Je crois qu’on est un peu pareils tous les deux. Pas très sociables. Chi Linh a trouvé une parade, il serre des mains, et demande à tout le monde ce qu’il a observé que tout le monde ici se demandait à longueur de journée. On ne pourra pas dire que. Mais son zèle un peu mécanique, prostré sur l’imitation de ces deux seuls signes d’une sociabilité moyenne paraît toujours un peu étrange et désincarné, les gens flairent quand vous vous pliez à leurs comportements comme s’ils vous paraissaient abstraits.

 « Y’EN A UNE DE TROP NON ? ELLE EST POUR QUI CELLE-LA ? demande Ray

- C’EST POUR LE POLACK. IL VA PAS TARDER.

- Qu’est-ce qu’il fout d’ailleurs ?

- J’l’ai aperçu traîner avec Muriel, dit Chi Linh

- JE LA BOIS HEIN, JE LUI EN PAIERAI UNE AUTRE !

- Elle est cinglée, Muriel, dit Nico

- Piotr, pff, il se la fera jamais ! Trop niais. Pas foutu de passer à l’action. Les femmes, faut les saisir ! leur insuffler ta volonté ! sinon tu peux aller te branler. »

Azmi, banane ‘tiags, nous offre une cigarette. Il n’en embouche jamais une sans avoir proposé à tout le monde. Je regarde Ray vider les deux-tiers de l’ex-bière de Piotr, il me jette un coup d’oeil, extatique, ça ne me dit rien de bon. Je pense au périple qui nous attend. Azmi allume nos cigarettes. Azmi est le seul qui m’ait véritablement accueilli ici. Rien ne l’y obligeait. Avant qu’il ne parte dans l’Equipe d’Intervention, on a travaillé ensemble plusieurs fois, à mon arrivée. Sur le papier je suis son supérieur hiérarchique mais c’est lui qui menait les journées à bien. Il m’a tout expliqué, sans faire de mystère, comme c’est la manie ici. Tiens, lui, Momo, c’est le doyen de la surveille, deux mois de la quille, écoute, après bouffer, avec son cœur ses médocs, il a tendance à roupiller mets-le plutôt là ça craint moins, là les alarmes, évite les courants d’air sinon elles se déclenchent sans arrêt, ici les interrupteurs, pour l’évacuation d’urgence, c’est par là, par là et par là, les crémones, celle-là est un peu con, c’est comme ça, voilà.

« J’VAIS PISSER ! fait Ray, qui a vidé son verre

- Ca a l’air de s’arranger pour lui, me dit Azmi à l’oreille en le regardant tanguer vers les gogues

20.06.2007

CALL ME RAY (5)

*

   J’ai eu l’inconscience ou le vice d’accepter que Ray me paie quelques verres au SoU NeUf, AVANT le déménagement. Il tient absolument à me rincer, me remercier. Il boit son fric depuis quelques jours. Il en profite. Ca faisait longtemps. Ne pas dormir baiser pas cher ne pas dessaoûler. Il est déjà bien racorni, déshydraté, sale, et d’humeur agressive paranoïaque avec les touristes, les collègues. J’arrive à le calmer, le ramener vers moins d’hallucination, j’ai une sorte d’autorité naturelle sur les chiards. Rue de Rivoli il se plaint de ses fémorales. On s’arrête au milieu du tapis-roulant à quadruple files croisées, Ray grimace blafard, marmonne sa douleur, sa petite femme lui manque. Il est  presque mort… plus qu’un œil d’allumé, et encore… Je marchais trop vite... On a tous tendance à bêtement se contenter d'éviter les obstacles ici, les attaché-case appareil-photo chapeau coude-portable feston ourlet vieux bipède qui cale subitement mioches poussettes connards qui s’arrêtent regarder le ciel devant vous pourquoi vous les tracts les prospectus les rétros les poteaux les duos qui soudain se retrouvent prisonniers du jeu du miroir les étrons les cartons à message, tous tendance à haïr un peu ce qui vous obstrue, marcher très vite vers l’étape suivante, l’amour une baise secrète son refuge son vice ou son travail, se dégourdir un peu avant le prochain engorgement, pourquoi pourquoi pas. Une femme toubib à cartable s’arrête : « Vous ne vous sentez pas bien ? » Ray ravale sa douleur, pioche dans la batterie de secours et lui ramène un de ces B-o-n-j-o-u-r  M-a-d-a-m-e précieux mi-suave mi-lubrique qui lui fait hausser les épaules et reprendre sa course. On rit. Il ressuscite, rallume son autre œil, s’ébat, avale de grandes goulées de CO, bras écartés, seul dans ses champs, puis entreprend de s’en rouler une. Il y en a qui aiment se tuer. Il décline la Camel que je lui tends, pragmatique. On nous bouscule. Il fait chaud. Une lumière brouillée d'oasis illusoire. Sauf que le mensonge n'est pas à l'horizon, on marche dedans, et il n'y a ni fontaine, ni palmiers, ni femmes nues, seulement des connards pressés ou pas assez. Ray se remet bientôt en marche, comme réanimé par le contact des fourmis, allume son clou, tellement mal roulé que c’en est comique, et se met à zig-zaguer, enchanté de frustrer leur traffic. « FOUTUES ARTERES ! » qu’il crache en se massant l’aine, sans se préoccuper des boas d’ennemis qui l’enlacent le croisent le dépassent en pestant. Il y a des travaux monstre, tellement bruyants qu’on est obligés d’en faire abstraction. Beaucoup choisissent de rentrer tout entier dans leur portable, la musique qu’ils écoutent, ou le cul les mollets les chevilles de la belle fille devant. « Regarde-moi tous ces connards avec leur putain de portable ! Tout ça pourquoi ? Téhoutéhoutéhoutéhoutéhou Chuilachuilachuilachuila ! TROUVE-MOI QUELQUE-CHOSE DE PLUS LAID QUE LEUR PEUR DU VIDE !» Ray tousse de dégoût et glaviote à un cheveu d’une pompe vernie. Il se met à chantonner Baudelaire en imitant l’accent pèrisien. « une image m’opprime : Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fousLe vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel… A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs Et tètent la Douleur comme une bonne louve ! Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !... Aux captifs, aux vaincus !... à bien d’autres encor ! »  On arrive au SoU NeUf. « Et si on tétait la Douleur nous aussi ?!!... TOLIER ! DEUX PISSEUSES !

- CINQ ! ET UNE CITRON ! ET MAKE IT SNAPPY ! » Les vitres tremblent, les verres s’écroulent, c’est le rire de Leopold, ivoires chauffées à blanc en plein coeur d'un visage ébène. Il est accompagné d’une partie du clan. HEY, ALLIGATOR ! HEY, CROCODILE !...  

18.06.2007

CALL ME RAY (4)

*

   Quatorze heures, j’arrive salle des Caryatides. Si j’en crois l’odeur de picrate trois étoiles qui se balade dans le fond de l’air, Ray a trouvé la force de venir, finalement. Il a dû voir mon nom sur la liste hier soir et se dire j’peux resquiller roupiller, Pikol ira pas m’balancer. Un énième groupe de Japonais mitraillent en riant l’Hermaphrodite endormi sur son matelas Bernini, côté cul, côté haricot, histoire d’être bien sûr. Ray est à côté du Silène ivre, pas de hasard, les pochards se retrouvent à travers les siècles des siècles. Il est en prise avec une Américaine, je suppose, d'après cette drôle d’obésité, vous savez, cette impression qu’elle en a tout juste endossé le costume, ce matin, au saut du lit. Un côté Duchesse de Guermantes aussi, aristocratiquement bienveillante, quand elle appose ses mains sur celles de Ray qui la grimace salace, don’t worry mon brave, je vais demander à quelqu’un d’autre. Those French. Je souris.

   Ray m’invente ou pas l’histoire de sa matinée. En tous cas, sa situation s’arrange, on dirait. Une personne du service social a fait des pieds et des mains pour lui trouver un appart’, et calmer cette histoire de tutelle. Il dispose enfin d’argent liquide, me montre son paquet de drum bleu tout neuf. Il est bientôt prêt à déménager, je lui propose mon aide. Et puis faut qu’on fête ça, que j’te paye un coup Nom de Diou ! Et comment !

  On me regarde bizarre, mon mesquin petit plaisir, quand je traîne ou déjeûne avec Ray. Sa réputation a déjà fait le tour du palais. Les gens ici guettent les haleines, tiennent un registre précis des petites bouteilles de vin dégueulasse que vous prenez le midi, histoire de colporter ensuite, via Radio-Louvre, que vous êtes picoleur. Qui boit, qui perd la boule, qui baise avec qui, le pain quotidien. On a du mal à me cerner, m’a-t-on déjà raconté, avec ma gueule à confesser Dieu lui-même, mon costard mieux coupé que le Balanciaga réglementaire, et le choix de mes commensaux, un jour petite vacataire, pas gêné le mec, il se les fait toutes, ou c'est un harceleur de première, un jour Ray, il est pédé ou catho, un jour supérieur hiérarchique, ou Mauritanien de l’entretien, un jour collègues habituels du clan du moment, un jour évangélistes, un jour seul, bref, illisible.

   Autour d’un café que je lui impose de boire, dans l’après-midi, Ray me parle en long en large en travers de sa petite femme, pas sa sale pute d’ex qui lui pompe tout son fric et l’empêche de voir sa fille, non, sa douce infirmière, restée dans les Ardennes, et qu’il n’a pas vue depuis deux mois. L'amour l'amour l'amour ! Maintenant que cette histoire de logement se dessine, il va enfin pouvoir la faire venir. « J’lui ai parlé de toi, je te la présenterai, tu vas voir un peu ces putain de cuisses qu’elle se trimballe !... Toujours en train de courir ! de nager ! C’te morceau ! C’que je vais lui mettre !... Ca risque de partir en moins d’deux !... » Il m’explique sa tendance à l’éjaculation précoce, sans se soucier le moins du monde de notre voisine qui ne peut que l'entendre, part encore plus sonore sur un délire qu’il avait commencé à coucher sur le papier et qui commence par « Je veux recouvrir le monde de mon foutre » puis me regarde attentivement et me fait : « Putain, c'que t’es beau.» J’éclate de rire, je ne m’attendais pas du tout à ça, mais lui reste tout à fait sérieux. « Elle va te trouver beau, c’est sûr, j’sais pas si je dois te la présenter, tu vas me la piquer…» Je lui dis arrête un peu tes conneries, mais ça lui occupe le cerveau et on ne dit plus rien jusqu’à ce qu’on retourne aux Caryatides et qu'il décide finalement de rentrer chez lui, deux heures avant l'évacuation, tu leur expliqueras.

17.06.2007

CALL ME RAY (3)

    Lorsque Ray part en pause, je travaille avec un Polonais, veuf me raconte-t-il, un homme d’une extrême gentillesse. On s’amuse du fait qu’à chacun de ses retours, Ray paraît de plus en plus saoûl. Le Polonais et le Breton se retrouvent sans problème pour ce qui est du chamanisme. Grzegorz m’explique que leur hymne national rend hommage à Napoléon, que tous les Polonais semblent adorer, et pour cause, et me cite son mot aux soldats français qui ne tenaient pas la marée : "Alors Messieurs, soyez saoûls, mais soyez saoûls comme des Polonais". Il s’assombrit lorsqu’il évoque le cancer de sa femme, dû sans doute aux retombées de Tchernobyl. Il a ce côté impénétrable et pudique des gens qui en ont vraiment chié. Une autre dimension encore que celle de Ray. Grzegorz s’anime quand je lui parle de musique, de jazz et de piano, il me raconte avec une joie enfantine la manière dont ils se faisaient passer, sous le manteau, entre potes chevelus, les disques de Janis Joplin. L’Ouest l’a fait rêver, et il ne semble pas totalement déçu. En marchant, il me montre tout un tas de petits détails cocasses, sur les toiles, son réflexe depuis toujours, Grzegorz signifiant « attentif ».

    Le silence, les talons, clump clump, clump…. Aujourd’hui donc, pavillon Sully, troisième étage, c'est pas un silence pareil qu'aux antiquités grecques, vous concevez. La sculpture est en bas, la peinture en haut, ça paraît logique. Je passe ma vie dans les ascenseurs, entre Enfer et Paradis. Les arts les arts, la musique tiens c'est des couleurs c'est du son, de la forme et du RYTHME, et la peinture c’est pareil. L'Oeil écoute, c’pas... Mais un des arts qui vous prouve vraiment le silence, c'est la sculpture. Désespéré(e), quitté(e), contemplez la Seine le pont des Arts le quotidien un peu absurde et l'inattendue solitude de la célèbre actrice qui répète inlassablement la même scène courir vers l'homme qui sort de la voiture noire et qui finit par se casser la gueule ça glisse ces putain de lattes en bois, tout ça planqué(e) derrière une vitre fonction publique, négligée, qui ferait pleuvoir, à elle seule. Dans votre dos, les antiquités grecques, loin loin la Vénus de Milo, les Japonais, les pickpockets, proche proche les Praxitèle-like, son Aphrodite de Cnide... Tout cet incolore silencieux c'est diiingue. Immuable, immobile, et pourtant victime de la lumière, jamais pareil selon l'heure, selon l'heure des saisons. La lumière, c'pas. La sculpture ah ça vous terrorise par son silence. La lumière bouge, personne ne s'est mis à causer, mais c'est comme si dans votre dos, tout se réorganisait en permanence, pour réapparaître en le même assemblage, goguenard, dès que vous vous retournez. Un deux trois soleil. Pis touche tu vas voir, on est payés pour ça. C'est réservé aux aveugles, et encore. Et à moi. Je traîne toujours un peu lors de l'évacuation, c'est moi le chef, c'pas, j'ai des choses à régler, et surtout l'Aphrodite de Cnide à peloter. Bon, entrez chez Rodin, l'Enfer, mon sujet, vous porte les reçoises. Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate. Rien de tel que la sculpture pour vous faire crier le silence. Noire cirage ou pas. C'est comme ça. C'est de la musique aussi.

   Lui, l'Ardennais, donc, il est chez un marchand de sommeil, qu'y m'raconte, à son retour. Tout son salaire est capté avant même qu’il arrive sur son compte, une sombre histoire d’ex-femme, de retard de pension… Les « emmaüs » du Louvre lui ont donné de quoi s’acheter un drum bleu, vous savez, mi-brun mi-blond, son poison, un qui lui bouche bien les  fémorales, sans quoi il ramasserait les mégots. Ce job m'épuisera. Trop d'histoires et rien d'autre à faire que les écouter. T’sais que desfois j’ramasse les mégots dans l’caniveau ?... Devant un Ruysdaël j’lui file deux cents balles.

 

14.06.2007

CALL ME RAY (2)

   Hier matin par exemple, les antiquités égyptiennes. Un AT Vietnamien a refusé catégoriquement de partager les Sarcophages avec tel et tel Antillais, une vacataire étudiante en histoire de l’art m’a pris à part pour me supplier à l’oreille please ne me mettez pas avec l’autre pervers, là, qui se paluche dans les salles, une AT goth a exigé la crypte d’Osiris, ou alors la momie, à l’extrême rigueur, trop abstrait le Livre des Morts, et la Poste Fixe, la seule à travailler chaque jour dans le même secteur, et qui comme son nom l’indique, déteste le changement, une Sénégalaise tonitruante terrorisante tonnante à faire trembler les murs, m’a bien fait comprendre que je n’étais qu’un petit morveux incompétent, qu’elle déjeûnerait au premier service (il y en a trois, afin d’assurer une présence permanente), à 11 heures donc, comme tous les jours, quelles que soient les complications, et tous les Antillais voulaient « être du 3 », tous les Asiatiques du 1, et ceux qui voulaient le 2 n’en démordaient pas non plus, il n’y avait guère que le pervers qui semblait réjoui de son sort, quoiqu’il arrive, mais il ferait parler de lui plus tard dans la journée quand, sous les invectives scandalisées d’une Américaine qui l’avait surpris en train de se branler, MY GOD HE’S MASTURBATING, je simulerais, l’air grave, un appel à la « Direction », alors qu’en fait j’invitais à dîner, sous l’œil amusé de Postefix (quand même !), une petite vacataire brune chic et sexy à qui je plaisais bien, et la veille j’avais bu mon salaire en vodkas, au Petit Opportun, en écoutant Michel Graillier, le dernier pianiste de Chet Baker, qui à ma grande surprise avait l’air de ne plus boire que du jus de tomate, j’avais donc bu pour lui,  paix à son âme, et merci, parce qu’avec une bonne gueule de bois, on a une vision si acérée des choses qu’on résout tous les problèmes en dix minutes, sans satisfaire tout le monde mais sans mécontenter personne.

  Une des ritournelles qu’on aime bien nous balancer ici, les petits nouveaux, un des poisons qu’on cherche sadiquement à nous refourguer, c’est le risque encouru de finir à la masse. A part moi, personne ne se fait gardien de musée par vocation. La surveillance est une putain de Cour des Miracles, un de ces travaux du vide et de l'attente, l'anglais attendant le dit parfaitement, pompiste gardien de musée, et le silence lourd, vous vous figurez, toutes ces vieilleries, la colosserie suffocante de l'entreprise, les talons qui clumpent, la foule, les éternelles mêmes questions des visiteurs, et vos réponses qui finiront par devenir mélodieuses à force d'être répétées, tout ça vous attaque le système. Les légendes fusent, tiens regarde celui-là, là, il était tout à fait normal quand il est arrivé, qu’on nous raconte et vous voyez un type rabougri riant tout seul, se parlant à lui-même, couvert de pellicules, et tournant maniaquement autour de l’Esclave Mourant. Et lui, là, tu sais pourquoi il a tenu absolument à faire le Poste Fixe à la Vénus ? Parce que c'est un putain de fétichiste de la Japonaise, y'a déjà eu des plaintes... Je comprends les anciens, je ne leur en veux pas, ils vidangent à travers nous, à pas cher, leur propre angoisse, leur foutue hantise du syndrôme de Belphégor. En écoutant Ray, je me dis qu’il y a bel et bien des maudits, des gens totalement doués pour la poisse et le malheur mais s’il avait dû devenir fou, ce serait fait depuis longtemps, il ne risque plus grand chose. Bien que sérieusement délabré, il me paraît parfaitement sain d’esprit, crachant déjà sur la langue de bois maison. C’est un de ces insoumis absolus qui m’inspirent immédiatement une sympathie totale, perdant toujours, aussi bien par faiblesse vicieuse et alcoolo que par mépris philosophique de la réussite du bétail sociable et des brown-noses.  

13.06.2007

CALL ME RAY (1)

   Il se pointe vers moi, le genre fantôme couvert de boue, revenu des tranchées, le teint gris, sentant la brune à trois kilomètres et la vieille vinasse, et squelettique dans son uniforme Balanciaga tout neuf, mais vous savez l’œil illuminé blanc-bleu des affamés, qu’a passé le concours et qu’il l’a eu. Et l’accent des Ardennes aussi fort que l’odeur et la mine mi-Rimbaud mi-charbon. Raymond. Call me Ray. Trois secondes le jeu narquois du non mais t’as vu ces connards de fonctionnaires, je finirai pas ça comme, puis il m’explique ses emmerdements. Ah t'es pianiste ? Pisse dans le violon. L’Ardennais. Il va me taper de deux cents balles. Je lui parle de Monk, il est sous tutelle. Je sais pas trop c'que ça veut dire mais je fais ah bon style merde mon pauv'vieux. On est au pavillon Sully au musée du Louvre, un secteur particulier, une collection privée, préservée dans son intégrité, la condition de cette donation, d'où des oeuvres post-1848, un Degas, deux Money, ah ah, une Estaque et puis deux Canaletto, un Tiepolo, j'ai oublié, un Guardi, j'aime Guardi, j'aime vous savez, la désinvolture feinte, cette virtuosité discrète du cisellement rapide par le blanc, pour définir la lumière sur une drisse, sur une bôme, une crête, la vague, sur une arête, un rebord, un sourire, un blanc d'oeil, une cheville, un zig-zag d'ange. Guardi plutôt que Canaletto. Tout est dans le nom, dis garde regarde et petit canal, petite vision. Pas se laisser étouffer par la précision, les détails gravillons d'une tête dans le guidon.

   On déambule, c’est notre nouveau travail. Raymond et moi avons le même grade. Comme j’étais le premier sur la liste du matin, Ray a disparu je ne sais où pendant que je faisais la mise en place. J’ai passé ce concours séduit par l’idée que l’argent du contribuable me payât à contempler intensivement les Grands Maîtres, et aussi pour n’avoir aucune responsabilité. Je fais tout par vocation. Je pensais qu’on me poserait sur une chaise et qu’on me fouterait la paix, que je n’aurais qu’à indiquer aux gens les gogues et les ascenseurs et la Vénus de Milo et la Joconde et la sortie. Erreur !... J’avais mal regardé. Je suis ADT n’est-ce pas, j’aurais dû passer celui d’AT. Je dois donc au saut du lit me coltiner le casse-tête du dispatching des AT et des vacataires, à travers les salles de mon secteur du jour. On est jamais totalement le dernier. Et comme les derniers seront les premiers, au mieux je finirai trois ou quatrième.

11.06.2007

TOUS LES JOURS (2)

    De grosses taches apparaissent sur le pauvre paragraphe que je lis sans lire depuis une heure, je visualise deux abris potentiels, j'ai la flemme de remettre mes chaussures, je résiste quelque temps, puis l'averse, chaussures, sacs, le saule.  Le saule ? J'essaie toujours de lire ce putain de paragraphe mais c'est le déluge, des rigoles se forment à mes pieds, j'entends une vieille sous son foulard en plastique dire à un troisième larron sous le saule "j'ai jamais vu un mois de juin comme ça !" On sourit. Les vieilles disent toujours la même chose dans les mêmes circonstances. Oui je sais, vous me direz le réchauffement climatique, bla bla, mais bon. Faut bien qu'on se fabrique la sensation de vivre un truc exceptionnel. Les ruisseaux sont des torrents maintenant qui se ruent vers le deuxième abri, la rotonde de l'entrée, inaccessible pour l'instant. ET LE TONNERRE ! L'averse redouble de violence. Un éclat de lumière, pas loin. Le saule pleure à mort, Willow weep for me, j'entends Billie Holiday, les trombes ne faiblissent pas, je soutiens la grand-mère avec le troisième larron, le torrent allait l'emporter, on se cramponne au grillage, la vieille nous dit de ne pas toucher le métal, on obéit bêtement, le saule est de moins en moins étanche et LE TONNERRE !

   Que vois-je ? Une aventurière qui court sous son parapluie, s'arrête à notre saule. Le visage de la vieille se tend souriant ouvert tremblottant curieux vers la nouvelle venue, en quête d'un message de l'extérieur ! Est-ce qu'on dit "curieux comme une vieille ?" Le vent se lève tout à coup. Le parapluie s'évapore, le troisième larron est emporté par le courant, disparaît en hurlant dans une bouche d'égoût, je tiens toujours la vieillle, sans toucher le métal, je respire profondément et m'installe dans mon hara. Le vent toujours, mais l'averse faiblit. Je dis à la vieille : C'EST LE MOMENT ! On court, la vieille n'avance pas, une vieille qui prend peur est sans force ; ou, plutôt ce n'est qu'une enfant, son foulard s'envole, ses bras se lèvent vers l'arrière un siècle plus tard, l'arthrose, la flotte, les jointures coincent. Je cale mes sacs, je cours, récupère le foulard en plastique de merde, reviens vers la vieille, LE TONNERRE ! Je lui réinstalle gauchement sa capote, elle proteste un peu, j'ai un côté gars de la bâche en situation de crise, mes années de camelot sans doute, je repositionne ses bras le long du corps dans un crissement qui me fait craindre le crac, la rupture, le démembrement, la prison, je lui saisis la main, elle crie et je la traîne contre la tempête. L'averse n'est déjà plus qu'une grosse pluie, mais le vent reste puissant. On atteint la rotonde. Je la plante derrière un pilier car la pluie cingle encore. LE TONNERRE... Il s'éloigne on dirait... Tout le monde est calme, sans haine bien qu'obligés de se serrer comme souvent dans le métro. Et puis Parc Monceau ça sent moins des aisselles, question de culture. La présence de l'autre ne vous dérange plus en plein tremblement de terre. Notre côté bestioles placides, survivantes. Je pense aux tronches catastrophes du JT, annonçant avec la grimace de circonstance les images du cyclone Cata Cata, les cadavres, et puis les gens qui rigolent sur les toits en reconstruction. Bien emmerdé par cette incohérence, par leur foutu sourire à ces putain de Sauvages à la con qui lui cassent son drame, l'ectoplasme sapé lecteur de prompteur exprime en fait son envie qu'il nous arrive la même chose. Qu'enfin la présence de l'autre ne nous agresse plus ! Que des tours s'écroulent ! Please ! Nous sommes preneurs ! Qu'on ressente le lien social originel ! Oyez ! Séminaire adversité ! Oyez ! Voyages à vos frais pendant vos congés payés au coeur des cyclones, des séismes, des guerres, des attentats. Resserrons les liens du groupe.

   La pluie a cessé, je reprends cette marche sans but, Paris me fait chier d'un seul coup, je suis parti trop longtemps, les femmes sont trop belles, et moi trop fauché, mal sapé, content de ma mouise, larbin-né, asocial, sans dignité, je prends n'importe quel train vers l'Océan.

 

TOUS LES JOURS

   Ce putain de sac rouge est lourd. Le sac à dos ne pèse rien, lui, j'aurais dû faire l'inverse mais j'y protège mon chapeau. Je marche, au hasard des rues, tous les trente pas je change mon sac d'épaule, optant tantôt pour la bandoulière tantôt pour les poignées, midi et quelques, il fait une chaleur à crever, je suis en nage. Imbecile ! (prononcez à l'italienne).

   Je dépose tout, mets mon chapeau et transvase ma chappe vers le sac à dos. Accroupi sur le trottoir, je croise le regard moqueur d'une Antillaise que j'avais déjà aperçue à l'époque où je hantais les couloirs du Louvre. On fait semblant de ne pas se reconnaître, ça fait trop longtemps, on s'épargne les banalités d'usage, les Antillais sont exactement aussi tête de con que les Bretons. Agenouillé, il m'a fallu quelques uns de ses pas sonores pour m'en souvenir clairement. J'ai travaillé avec elle un jour dans le secteur Embarquement pour Cythère, elle disait " tu véwas les oeuv', tu finis paw ne plus y faiw'attention, ah eh eh hi hi ", cause toujours vieille peau, que je me disais, entendant déjà les rires des femmes, ressentant pleinement le rouge de leurs joues, le vice de leurs nuques, et le bruit de notre course dans les montagnes impossibles vers la Partouze Absolue ! Je ne laisserai pas ce job me gâcher le plaisir ! Mais... un an plus tard, j'étais affalé insensible sous mon badge, devant le même tableau, et j'eus un sursaut heureux et je refusai que l'Antillaise eût à nouveau raison. Je me plantai devant le Gilles. Tu parles ! On n'est pas toujours disponible pour les grandes sensations ! Je n'allais pas en plus culpabiliser de ne pas jouir !... Comme tous ces putain de touristes somnanbules !... Maintenant que j'y songe, je trouvais toujours quelque chose... Ce jour-là d'ailleurs, scrutant Pierrot, que je croyais connaître par coeur, je remarquai pour la première fois une sorte de visage démoniaque dessiné par les ombres de sa tunique blanche nacrée. Comme si le visage du démon que l'on aperçoit de profil, à droite, s'y était imprimé de face, saint-suaire-like. Je ressentis ce genre de terreur calme qui vous rassure, cette violence bienfaisante qui vous dit : pas tout à fait froid ! Et Corot !... Corot tient bien le coup par exemple, au quotidien, sans doute parce qu'il ne vous fout pas à genoux tout de suite, comme une femme qui révèle de plus en plus sa beauté au fil des jours, et Poussin et les Grecs, et Rembrandt et Delacroix et Titien !... Et puis entre la Vénus de Milo et la femme qui la contemple et qui me demande la permission de photographier... et qui veut maintenant que je la photographie il est 9 heures du matin personne encore et elle me sourit dans le petit rectangle de l'appareil et si elle me plaît je fais semblant de ne pas trouver le bon bouton pour qu'elle vienne poser ses doigts d'insensible bouffeuse d'oeuvre d'art sur les miens et que je puisse respirer son parfum voir le grain non significatif de sa peau puis la photo elle sourit pendant que mal réveillé je compare l'habillé obscène international au nu classique. Combien de sourires ai-je pris ça comme ? Dix mille ! Cent mille ! Savez-vous qui est l'homme le plus photographié de l'an deux mille ?

   La Japonaise de neuf heures une, au squelette si varié dans l'étrangeté, jupe plissée ou lookée j'ai cent ans d'avance ou les deux, qui traîne des pieds si caractéristiquement que je peux les loger d'oreille (celle de 14 heures a son poisson-pilote le pick-pocket - enfariné celui-là parce que usually il préfère les Américaines - Roumain donc ou Albanais, mineur en tous cas, dont j'admire et le travail, en vue d'une reconversion, et la faculté de ne rien comprendre au français de l'Equipe d'Intervention); la New-Yorkaise de neuf heures vingt-deux, aux yeux mutants rapprochés du nez, pas par la chirurgie esthétique, mais par je ne sais quel atavisme, ou quelle dinguerie, et tellement propre et récurée de partout que j'ai envie de me moucher dans son tailleur super-fluide, ou de lui éjaculer sur la gueule, par pur goût poétique surjoué français de la souillerie; les soeurs espagnoles de 11 heures, les soeurs italiennes de midi, qu'on devine aussi d'oreille bien-sûr, parce qu'elles vous hurlent des chapelets de MONA LIIIISA ! MONA LIIIISA ! DOVE E LA GIOCOOONDA ? TOU NOUS AS VOLE LA MONA LIIIISA ! AH AH AH !... et les colombiennes de l'après-midi, les israëliennes, les argentines, les étudiantes graves et silencieuses des Nocturnes, les coréennes, les russes, les iraniennes, et les australiennes et les anglaises, et les parisiennes qui ne viennent que les premiers dimanches du mois, parce que c'est gratuit, et les Amies du Louvre qui ne viennent qu'aux expos temporaires et qui vous assènent leur putain de coupe-file comme une fiancée sa bague des bagues, et qui, malgré leur parfum, ne parviennent pas totalement à dissimuler leurs relans de faisandée, et les provinciales qui ont peur d'être prises en défaut (de quoi ?), combien d'habillés obscènes ? de sourires je sais pas ce que je dois ressentir ? de prières ? et les chinoises aussi, les islandaises, les chiliennes, les suédoises ! A chacune un horaire moyen, un fantasme de Vénus. Combien de binômes femelles avais-je ainsi composés ? Combien de révérences à la déesse-mère ? d'hystéries ? d'exhibitionnismes ? de langues tirées ? de coquetteries ? Combien de lesbiennes ? Que venaient-elles faire toutes ? Que signifie cette photo répétitive, l'outrance du standard ? Qui m'avait semblé défiler en plus grand nombre ? Les amazing Américaines ? Les hoho Japonaises ? Les pickpockets ? Les Américaines. Les Américaines et leur Monet ! Ignorant tout, jusqu'au sens d' AV JC, elles savaient toujours que le Louvre recelait deux Monet et ce, bien qu'elles sussent les impressionnistes à Orsay. Pourquoi ? Monet is money ? Monet sounds so well ! Bref, du grand terrain pour Raymond, les Ardennes, call me Ray. (plus tard)

   Je pose mon sac rouge sur un banc, à l'ombre d'un quoi ? je reprends mon sac, je choisis un autre banc, près du monumental et tentaculaire platane du parc Monceau. Je m'allonge, la tête sur mon sac, à l'ombre d'un arbre dont je connais le nom. Mon chapeau sur le visage, je rêve du temps où les anciens vous apprenaient le nom des choses... Les pigeons m'abordent, je me redresse, me mets pieds nus, je leur dis je ne consulte plus, tirez-vous. Mes pieds s'agitent dans l'air, les pigeons savent que je suis un gentil et ne s'enfuient pas d'une serre. Je me lève et j'en manque un de peu. Une brune là-bas rit derrière sa main, mon comportement l'amuse cette connasse, je m'allonge, chapeau, j'oublie.

   Je suis encore à moitié vécu par le cauchemar qui m'a extrait de mon sommeil. J'ai dû dormir une heure. Les pigeons sont toujours là. Les pigeons les pigeons les femmes. Le kioske, j'achète un sandwich, une bouteille d'eau à cent mille dollars, retourne sur mon banc, la brune est partie, assise là pragmatique ou quoi la salope, j'émiette du pain aux pigeons, comme un con.

 

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