11.07.2007

CALL ME RAY (10)

   Retour des Halles, on croise deux Noirs casquette survêt baskets qui interpellent Léopold. Ils ne mettent pas dix secondes avant de se parler en Wolof. J’ai l’impression qu’ils s’engueulent, mais je me trompe sans doute complètement. Les répliques fusent à un up-tempo de be-bop, on croirait entendre les 4x4 mesures question-réponse des jazzmen qui se resserrent en 2x2 puis en 1x1 vertigineux au fil des grilles, avant le solo de batterie ou la reprise du thème conclusif. Je m’asseois sur un muret de briques pour les écouter, essayer de capter une brindille de sens. Il fait bleu nuit. Léopold est aux anges, comme s’il venait de retrouver un vieil instrument et qu’il marchait encore parfaitement. Il me tend son paquet d’Amsterdammer. « Il y a du matériel de pause inside…» Allusion au joint qu’il nous arrive de fumer Cour Carrée quand on est du même service. J’émiette, je mélange, je pétris et j’ai malgré tout un mal fou à rouler le splooz, son Amsterdammer étant coupé pour la pipe. Je le tends finalement à Léopold qui me fait non non allume-le. Je m’exécute. Piotr a dû flairer le coup, le voilà qui se radine. « Putain il est grave, Ray !... » En apnée, je bats l’air d’un revers de la main, celle qui tient le joint, je recrache la fumée dans un profond soupir, m’en parle pas… « Michel va le virer, à mon avis… Il faisait du gringue bien lourd à Marion… » J’avais oublié qu’on était mercredi. Marion, ses nattes ses chaussettes à rayures multicolores et son accordéon. Je tends le machin à Léopold qui le décline en me désignant Piotr d’un mouvement de tête. Piotr tire dessus. Ca ne tarde pas à ramener à la surface de son visage émacié le dessin des vagues de dépression qui doivent le submerger de temps en temps. Ce sera un client parfait pour Muriel, qui le bouffera tout cru, je pense. Il vient de prendre dix ans mais sa tête en ballon de rugby surmonté d’un ultime toupet avant la calvitie définitive et son long nez pointu et ses grimaces soutine quand il avale une bouffée de poison me donnent envie de rire bêtement. Un beau désespéré. Amoureux quand même… Il passe le flambeau à Léopold qui le tend à l’un de ses compatriotes.  Bu niam tégué, ku fékké ci nga ! Si le repas est servi, toute personne présente est invitée ! On rit. Les deux Sénégalais s’en vont avec le joint. Léopold me demande d’en rouler un autre, une seule feuille, il veut faire une blague à Rathi, qui le saoûle depuis ce matin. « T’as pas remarqué ? Il me cherche tout le temps, avec ma citron, avec n’importe quoi… 

- Mais quand tu fumais au SoU NeUf, y’avait du shit dedans ?

- You bet ! C’est l’avantage avec l’Amsterdammer à pipe. Il sent encore plus que celui à rouler, ça couvre bien l’odeur. Rathi a déjà tiré one or two drags sans savoir… Il fume pas mais il aimait bien l’odeur, alors... Charge-le à mort celui-là… me fait Léopold, le sourcil bondissant facétieux.

- Vous êtes gonflés, dit Piotr. Rathi m’a déjà dit qu’il se sentait bizarre…»

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