14.07.2007

CALL ME RAY (11)

« ON EST PAS LA POUR SE FAIRE ENGUEULER

  ON EST VENU POUR FAIRE UNE TITE BELOTE

  ON EST PAS LA POUR SE FAIRE ASSOMMER

  ON EST LA POUR LA FETE A MON POTE… » Tout le monde chante ou fait semblant, comme à la messe, le nez plongé dans les paroles que Marion distribue toujours avant son tour de chant. Ray est assis près d’elle, menton dans la paume, une main sur le cœur, un sourire niais sur les lèvres, le regard vissé sur elle.

« Alors ? Vous avez livré le p’tit colis ? demande Azmi en rigolant.

- Yes, we have !

- Vous avez pas fait que ça on dirait… » On rit, mais qu’est-ce que tu vas chercher, Léopold se regarde dans le miroir derrière les bouteilles et constate qu’il a bel et bien les yeux rouges humides d’un petit animal agonisant, on dirait qu’il vient de passer les vingt dernières années de sa vie à pleurer. A vous fendre le cœur. Rathinavelan revient des gogues, nous voit et nous jette son index comme s’il devait en sortir des super-pouvoirs, se plie en deux en éclatant de rire, un putain de rire hystérique qui fait se concentrer sur lui tous les regards pendant un court instant, Léopold me dit à l’oreille « seulement two drags et t’as vu ? il m’a l’air quite réactif, on va s’marrer… » ET PUIS ON EST DESCENDU CHEZ SATAN

ET LA-BAS C’ETAIT EPATANT !

On applaudit, Ray se lève, j’ai cru qu’il allait monter sur la table, mais il s’est ravisé, conscient miraculeusement de sa chancelance. J’offre une tournée, on trinque à l’abri des regards de Ray qui de toutes façons n’a d’yeux que pour Marion. Elle nous fait un clin d’œil pour chambrer Ray et entame, imprudente mais drôle, Je ne sais pas pourquoi j’allais danser

A Saint-Jean au musette

Mais quand un gars m’a pris un baiser,

J’ai frissonée, j’étais chipée

 

(Ray dépose un baiser sur la joue de Marion, frayeur dans la salle, il s’en est approché comme si tout ce qui n’était pas cette joue était des flammes mais il lui reste de la classe et se rasseoit, attiré par le poids de son cul)

 

Comment ne pas perdre la tête

Serrée par des bras audacieux

Car l’on croit toujours

Aux doux mots d’amour

Quand ils sont dits avec les yeux

 

Moi qui l’aimais tant

Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean

Je restais grisée

Sans volonté

Sous ses baisers.

 

Sans plus réfléchir… « Alors c’est quoi cette histoire avec Momo ? me fait Nico

- Il est amoureux ! dit Rathi

- Bon dis chéri Rathi ! Fais pas comme si tu savais, c’est Ywan qu’en parlait ‘t’à l’heure…

- Hi hi hi hi ! Je savais ! Je savais !

- Ouais, tu parles !... Alors, Ywan ? Tu nous racontes ? fait Léopold en sortant le jointrap à une feuille.

- C’est Sibylle ! C’est Sibylle !

- Rathi a raison, c’est Sibylle…

- La petite goth ?

- Ouais mais tout le monde le sait ça, fait Azmi

- Comment ça ?

- Non j’veux dire, tout le monde sait que Sibylle est gentille avec Momo…

- Tiens Rathi, ton pain d’épices, dit Léo en lui tendant mon ouvrage.»

J’ai une journée avec l’Interrégion le syndicat le service social qui m’appellent pourquoi moi afin de gérer Ray en crise au fin fond de l’aile Richelieu et donc avec Momo aux Objets d’Arts –mon affectation du jour- dans mes jeunes jambes. Jamais une belle fille, aux Objets d’Arts… pas l’oxygène d’un moindre petit flirt sur la communication difficile universelle, les accents, ou la désorientation due à cette immense structure en U, guère qu’un maigre biscuit un peu chaud XVIIIè pour vous consoler des cuillères, des proto-vanity-case de princesses bouseuses et des maquettes d’avions de Momo et son inoubliable ressassée visite du Concorde en 79 et de l’odeur de vieillerie moisie cirée imprégnée de celle du couple de Postes Fixes qui doivent trimballer un putain de lourd secret de vieille baraque qui les condamne à vivre sans pouvoir en sortir dans une sans la moindre goutte de flotte, je ne vois pas d’autre explication. L’époux pustuleux poil noir peau rouge pelante, l’épouse jaunâtre cheveux gras avec quand même un genre de beauté blafarde à la Sainte-Thérèse, de belles jambes, sous la dégueulasserie. La crasse du mari, m'est avis que ne trouvant plus assez de place en surface, elle a fini par monter des colonies sous la peau, d'où les pustules... Une odeur globale d’aisselles de métro mais qui finit par vous être moins oignonnée tellement l’oignon du jour recouvre celui de la veille. Paraît que la tâche olfactive de votre blair sature au bout d’un moment, pour ça que ce genre d’odeur vous suit longtemps et que les autres n’ont plus rien à vous dire. Les chiens n’ont pas ce genre de problème, une odeur est une information, pas un aliment du désespoir. Et puis une journée assise donc, à côté de Momo, Azmi me l’avait bien expliqué au tout début, son cœur, ses médocs, sa tendance aux vapes, à regarder comme des vaches le seul avion qui passe, celui du tout petit conservateur homo alcoolo qui multiplie les allers-retours devant vous, en prenant bien soin de dire bonjour à chaque fois qu'il fait grincer le parquet sous nos pieds d'assis, pas qu’on dise qu’il prend la surveille de haut, et comme si l'un de ces papillons de jouet mécanique lui tournait dans le dos, le condamnant à marcher selon une certaine fréquence et à se cogner dans les murs avant de changer d’angle.

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