23.07.2007

CALL ME RAY (12)

   Momo est ce genre de petit bonhomme, sec, vieux gars toujours bien mis, rasé de frais, respect de l’uniforme, cravate et chemise propre et repassée, avec le pantalon un peu trop court, mais pas non plus les chaussettes sport blanches à rayures bleue et rouge, plutôt unies bleu-électrique ou marrons ou noires les grands jours, quand on reçoit les stars ou les chefs d’Etat. Le genre poinçonneur, comme ça que je les imagine… Avec ces chaussures de vieux vous savez, en cuir brun tressé sur le dessus et avec de grosses semelles en caoutchouc qui rendent le pas silencieux. Un putain de pas d’ailleurs le Momo, presque aussi grand que lui. A près de soixante piges, on dirait qu’il se trimballe encore un cartable et des culottes courtes, et qu’il vient de s’en prendre une par l’instit sur le sommet du crâne, par derrière, si j’en crois l’épi, au cul du bol… Et un de ces TARINS ! Sa vraie pénitence… Pire qu’un quart de brie, un putain d’aileron de requin ! Et serti de deux minuscules yeux noir-obsidienne de mulot. Toujours un mouchoir dans la poche, essuyer la petite goutte… Ca m’a aggravé l’odeur moi, son blair, c’est par lui que je sentais l’oignon beurré rance du jour, je vous dis pas l’ampli !... Pas de chance !...

Son expression favorite à Momo c’est « Comme ça ! », en levant le pouce vers le ciel, pour parler du Concorde, ou du futur A380, et de… Pasolini ! "Comme ça, Pasolini !" Entre deux maquettes, deux radotages sur sa visite de 79, il m’avait un jour fait l’éloge de Salo, "Comme ça, Salo !", à pas y croire, les gens sont un putain de mystère définitif ! Au moins le mérite de me rencarder sur la connerie universelle de mes jugements réflexes ! Si ç’avait été un de ces connards d’étudiant en cinéma, je l’aurais trouvé snob, un lettré ? banal perroquet de l’élite en cours… mais Momo ! j’ai juste pensé que c’était un putain de PERVERS !... Il avait insisté pour me prêter la cassette et quand je la lui avais rendue ses yeux de mulot m’avaient paru deux trous noirs ininterprétables … J’avais eu la vague impression qu’ils cherchaient à savoir jusqu’à quel point ce film m’avait excité ou inspiré de nouveaux penchants… Mais qui est-il, ce putain de poinçonneur ? je m’étais demandé… Quelle folie, quel tas d’immondices recèle son cerveau ? Quelle innocence ?...

Aujourd’hui donc, après avoir épuisé un peu le sujet des maquettes, entre deux bonjours robotiques du conservateur à ressort, Momo a fini par s’assoupir, les yeux ouverts… Il regardait devant lui, sans rien voir, avec cet air con imperturbable qu'ont les chats quand ils chient. Je ne sais pas s’il rêvait ou quoi, mais tout-à-coup une vague de messages nerveux lui est passé sur le visage, quelque sphincter devait se refermer, et il a prononcé en fermant les yeux, avec tout l’Amour du monde, un de ces « Sibyyyyylle ! » de cerf qui brâmerait en chuchotant. J’aurais voulu en sourire, mais je dois admettre que j’étais épouvanté. J’ai pensé à Salo, à la différence d’âge, et je me suis mis à lutter contre l’image de la petite goth de vingt-ans en train de lui sucer son gros tarin, avalant sa morve comme du petit lait, en branlant son épi et en l’appelant « ma Momie chérie », le cul sur une assiette tenue par Momo, et Momo lui réglant son régime au quotidien pour que sa merde de prêtresse ait meilleur goût, et j’ai couru vers les gogues pour dégueuler bêtement. L’odeur Objets d’Arts m’avait rendu d’un délicat… à moins que je ne fusse tout simplement jaloux, après tout cet amour était peut-être réciproque, on avait vu des trucs autrement plus improbables !... Et moi ? Etais-je seulement capable de brâmer comac ?... Etais-je autre chose qu’un témoin creux et froid, un putain de magnéto desséché ?... Et l’Interrégion qui m’appelle, à peine la bouche rincée, les jambes toujours flageolantes, vous pourriez aller calmer votre ami Raymond ?...

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