14.06.2007
CALL ME RAY (2)
Hier matin par exemple, les antiquités égyptiennes. Un AT Vietnamien a refusé catégoriquement de partager les Sarcophages avec tel et tel Antillais, une vacataire étudiante en histoire de l’art m’a pris à part pour me supplier à l’oreille please ne me mettez pas avec l’autre pervers, là, qui se paluche dans les salles, une AT goth a exigé la crypte d’Osiris, ou alors la momie, à l’extrême rigueur, trop abstrait le Livre des Morts, et la Poste Fixe, la seule à travailler chaque jour dans le même secteur, et qui comme son nom l’indique, déteste le changement, une Sénégalaise tonitruante terrorisante tonnante à faire trembler les murs, m’a bien fait comprendre que je n’étais qu’un petit morveux incompétent, qu’elle déjeûnerait au premier service (il y en a trois, afin d’assurer une présence permanente), à 11 heures donc, comme tous les jours, quelles que soient les complications, et tous les Antillais voulaient « être du 3 », tous les Asiatiques du 1, et ceux qui voulaient le 2 n’en démordaient pas non plus, il n’y avait guère que le pervers qui semblait réjoui de son sort, quoiqu’il arrive, mais il ferait parler de lui plus tard dans la journée quand, sous les invectives scandalisées d’une Américaine qui l’avait surpris en train de se branler, MY GOD HE’S MASTURBATING, je simulerais, l’air grave, un appel à la « Direction », alors qu’en fait j’invitais à dîner, sous l’œil amusé de Postefix (quand même !), une petite vacataire brune chic et sexy à qui je plaisais bien, et la veille j’avais bu mon salaire en vodkas, au Petit Opportun, en écoutant Michel Graillier, le dernier pianiste de Chet Baker, qui à ma grande surprise avait l’air de ne plus boire que du jus de tomate, j’avais donc bu pour lui, paix à son âme, et merci, parce qu’avec une bonne gueule de bois, on a une vision si acérée des choses qu’on résout tous les problèmes en dix minutes, sans satisfaire tout le monde mais sans mécontenter personne.
Une des ritournelles qu’on aime bien nous balancer ici, les petits nouveaux, un des poisons qu’on cherche sadiquement à nous refourguer, c’est le risque encouru de finir à la masse. A part moi, personne ne se fait gardien de musée par vocation. La surveillance est une putain de Cour des Miracles, un de ces travaux du vide et de l'attente, l'anglais attendant le dit parfaitement, pompiste gardien de musée, et le silence lourd, vous vous figurez, toutes ces vieilleries, la colosserie suffocante de l'entreprise, les talons qui clumpent, la foule, les éternelles mêmes questions des visiteurs, et vos réponses qui finiront par devenir mélodieuses à force d'être répétées, tout ça vous attaque le système. Les légendes fusent, tiens regarde celui-là, là, il était tout à fait normal quand il est arrivé, qu’on nous raconte et vous voyez un type rabougri riant tout seul, se parlant à lui-même, couvert de pellicules, et tournant maniaquement autour de l’Esclave Mourant. Et lui, là, tu sais pourquoi il a tenu absolument à faire le Poste Fixe à la Vénus ? Parce que c'est un putain de fétichiste de la Japonaise, y'a déjà eu des plaintes... Je comprends les anciens, je ne leur en veux pas, ils vidangent à travers nous, à pas cher, leur propre angoisse, leur foutue hantise du syndrôme de Belphégor. En écoutant Ray, je me dis qu’il y a bel et bien des maudits, des gens totalement doués pour la poisse et le malheur mais s’il avait dû devenir fou, ce serait fait depuis longtemps, il ne risque plus grand chose. Bien que sérieusement délabré, il me paraît parfaitement sain d’esprit, crachant déjà sur la langue de bois maison. C’est un de ces insoumis absolus qui m’inspirent immédiatement une sympathie totale, perdant toujours, aussi bien par faiblesse vicieuse et alcoolo que par mépris philosophique de la réussite du bétail sociable et des brown-noses.
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13.06.2007
CALL ME RAY (1)
Il se pointe vers moi, le genre fantôme couvert de boue, revenu des tranchées, le teint gris, sentant la brune à trois kilomètres et la vieille vinasse, et squelettique dans son uniforme Balanciaga tout neuf, mais vous savez l’œil illuminé blanc-bleu des affamés, qu’a passé le concours et qu’il l’a eu. Et l’accent des Ardennes aussi fort que l’odeur et la mine mi-Rimbaud mi-charbon. Raymond. Call me Ray. Trois secondes le jeu narquois du non mais t’as vu ces connards de fonctionnaires, je finirai pas ça comme, puis il m’explique ses emmerdements. Ah t'es pianiste ? Pisse dans le violon. L’Ardennais. Il va me taper de deux cents balles. Je lui parle de Monk, il est sous tutelle. Je sais pas trop c'que ça veut dire mais je fais ah bon style merde mon pauv'vieux. On est au pavillon Sully au musée du Louvre, un secteur particulier, une collection privée, préservée dans son intégrité, la condition de cette donation, d'où des oeuvres post-1848, un Degas, deux Money, ah ah, une Estaque et puis deux Canaletto, un Tiepolo, j'ai oublié, un Guardi, j'aime Guardi, j'aime vous savez, la désinvolture feinte, cette virtuosité discrète du cisellement rapide par le blanc, pour définir la lumière sur une drisse, sur une bôme, une crête, la vague, sur une arête, un rebord, un sourire, un blanc d'oeil, une cheville, un zig-zag d'ange. Guardi plutôt que Canaletto. Tout est dans le nom, dis garde regarde et petit canal, petite vision. Pas se laisser étouffer par la précision, les détails gravillons d'une tête dans le guidon.
On déambule, c’est notre nouveau travail. Raymond et moi avons le même grade. Comme j’étais le premier sur la liste du matin, Ray a disparu je ne sais où pendant que je faisais la mise en place. J’ai passé ce concours séduit par l’idée que l’argent du contribuable me payât à contempler intensivement les Grands Maîtres, et aussi pour n’avoir aucune responsabilité. Je fais tout par vocation. Je pensais qu’on me poserait sur une chaise et qu’on me fouterait la paix, que je n’aurais qu’à indiquer aux gens les gogues et les ascenseurs et la Vénus de Milo et la Joconde et la sortie. Erreur !... J’avais mal regardé. Je suis ADT n’est-ce pas, j’aurais dû passer celui d’AT. Je dois donc au saut du lit me coltiner le casse-tête du dispatching des AT et des vacataires, à travers les salles de mon secteur du jour. On est jamais totalement le dernier. Et comme les derniers seront les premiers, au mieux je finirai trois ou quatrième.
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11.06.2007
TOUS LES JOURS (2)
De grosses taches apparaissent sur le pauvre paragraphe que je lis sans lire depuis une heure, je visualise deux abris potentiels, j'ai la flemme de remettre mes chaussures, je résiste quelque temps, puis l'averse, chaussures, sacs, le saule. Le saule ? J'essaie toujours de lire ce putain de paragraphe mais c'est le déluge, des rigoles se forment à mes pieds, j'entends une vieille sous son foulard en plastique dire à un troisième larron sous le saule "j'ai jamais vu un mois de juin comme ça !" On sourit. Les vieilles disent toujours la même chose dans les mêmes circonstances. Oui je sais, vous me direz le réchauffement climatique, bla bla, mais bon. Faut bien qu'on se fabrique la sensation de vivre un truc exceptionnel. Les ruisseaux sont des torrents maintenant qui se ruent vers le deuxième abri, la rotonde de l'entrée, inaccessible pour l'instant. ET LE TONNERRE ! L'averse redouble de violence. Un éclat de lumière, pas loin. Le saule pleure à mort, Willow weep for me, j'entends Billie Holiday, les trombes ne faiblissent pas, je soutiens la grand-mère avec le troisième larron, le torrent allait l'emporter, on se cramponne au grillage, la vieille nous dit de ne pas toucher le métal, on obéit bêtement, le saule est de moins en moins étanche et LE TONNERRE !
Que vois-je ? Une aventurière qui court sous son parapluie, s'arrête à notre saule. Le visage de la vieille se tend souriant ouvert tremblottant curieux vers la nouvelle venue, en quête d'un message de l'extérieur ! Est-ce qu'on dit "curieux comme une vieille ?" Le vent se lève tout à coup. Le parapluie s'évapore, le troisième larron est emporté par le courant, disparaît en hurlant dans une bouche d'égoût, je tiens toujours la vieillle, sans toucher le métal, je respire profondément et m'installe dans mon hara. Le vent toujours, mais l'averse faiblit. Je dis à la vieille : C'EST LE MOMENT ! On court, la vieille n'avance pas, une vieille qui prend peur est sans force ; ou, plutôt ce n'est qu'une enfant, son foulard s'envole, ses bras se lèvent vers l'arrière un siècle plus tard, l'arthrose, la flotte, les jointures coincent. Je cale mes sacs, je cours, récupère le foulard en plastique de merde, reviens vers la vieille, LE TONNERRE ! Je lui réinstalle gauchement sa capote, elle proteste un peu, j'ai un côté gars de la bâche en situation de crise, mes années de camelot sans doute, je repositionne ses bras le long du corps dans un crissement qui me fait craindre le crac, la rupture, le démembrement, la prison, je lui saisis la main, elle crie et je la traîne contre la tempête. L'averse n'est déjà plus qu'une grosse pluie, mais le vent reste puissant. On atteint la rotonde. Je la plante derrière un pilier car la pluie cingle encore. LE TONNERRE... Il s'éloigne on dirait... Tout le monde est calme, sans haine bien qu'obligés de se serrer comme souvent dans le métro. Et puis Parc Monceau ça sent moins des aisselles, question de culture. La présence de l'autre ne vous dérange plus en plein tremblement de terre. Notre côté bestioles placides, survivantes. Je pense aux tronches catastrophes du JT, annonçant avec la grimace de circonstance les images du cyclone Cata Cata, les cadavres, et puis les gens qui rigolent sur les toits en reconstruction. Bien emmerdé par cette incohérence, par leur foutu sourire à ces putain de Sauvages à la con qui lui cassent son drame, l'ectoplasme sapé lecteur de prompteur exprime en fait son envie qu'il nous arrive la même chose. Qu'enfin la présence de l'autre ne nous agresse plus ! Que des tours s'écroulent ! Please ! Nous sommes preneurs ! Qu'on ressente le lien social originel ! Oyez ! Séminaire adversité ! Oyez ! Voyages à vos frais pendant vos congés payés au coeur des cyclones, des séismes, des guerres, des attentats. Resserrons les liens du groupe.
La pluie a cessé, je reprends cette marche sans but, Paris me fait chier d'un seul coup, je suis parti trop longtemps, les femmes sont trop belles, et moi trop fauché, mal sapé, content de ma mouise, larbin-né, asocial, sans dignité, je prends n'importe quel train vers l'Océan.
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TOUS LES JOURS
Ce putain de sac rouge est lourd. Le sac à dos ne pèse rien, lui, j'aurais dû faire l'inverse mais j'y protège mon chapeau. Je marche, au hasard des rues, tous les trente pas je change mon sac d'épaule, optant tantôt pour la bandoulière tantôt pour les poignées, midi et quelques, il fait une chaleur à crever, je suis en nage. Imbecile ! (prononcez à l'italienne).
Je dépose tout, mets mon chapeau et transvase ma chappe vers le sac à dos. Accroupi sur le trottoir, je croise le regard moqueur d'une Antillaise que j'avais déjà aperçue à l'époque où je hantais les couloirs du Louvre. On fait semblant de ne pas se reconnaître, ça fait trop longtemps, on s'épargne les banalités d'usage, les Antillais sont exactement aussi tête de con que les Bretons. Agenouillé, il m'a fallu quelques uns de ses pas sonores pour m'en souvenir clairement. J'ai travaillé avec elle un jour dans le secteur Embarquement pour Cythère, elle disait " tu véwas les oeuv', tu finis paw ne plus y faiw'attention, ah eh eh hi hi ", cause toujours vieille peau, que je me disais, entendant déjà les rires des femmes, ressentant pleinement le rouge de leurs joues, le vice de leurs nuques, et le bruit de notre course dans les montagnes impossibles vers la Partouze Absolue ! Je ne laisserai pas ce job me gâcher le plaisir ! Mais... un an plus tard, j'étais affalé insensible sous mon badge, devant le même tableau, et j'eus un sursaut heureux et je refusai que l'Antillaise eût à nouveau raison. Je me plantai devant le Gilles. Tu parles ! On n'est pas toujours disponible pour les grandes sensations ! Je n'allais pas en plus culpabiliser de ne pas jouir !... Comme tous ces putain de touristes somnanbules !... Maintenant que j'y songe, je trouvais toujours quelque chose... Ce jour-là d'ailleurs, scrutant Pierrot, que je croyais connaître par coeur, je remarquai pour la première fois une sorte de visage démoniaque dessiné par les ombres de sa tunique blanche nacrée. Comme si le visage du démon que l'on aperçoit de profil, à droite, s'y était imprimé de face, saint-suaire-like. Je ressentis ce genre de terreur calme qui vous rassure, cette violence bienfaisante qui vous dit : pas tout à fait froid ! Et Corot !... Corot tient bien le coup par exemple, au quotidien, sans doute parce qu'il ne vous fout pas à genoux tout de suite, comme une femme qui révèle de plus en plus sa beauté au fil des jours, et Poussin et les Grecs, et Rembrandt et Delacroix et Titien !... Et puis entre la Vénus de Milo et la femme qui la contemple et qui me demande la permission de photographier... et qui veut maintenant que je la photographie il est 9 heures du matin personne encore et elle me sourit dans le petit rectangle de l'appareil et si elle me plaît je fais semblant de ne pas trouver le bon bouton pour qu'elle vienne poser ses doigts d'insensible bouffeuse d'oeuvre d'art sur les miens et que je puisse respirer son parfum voir le grain non significatif de sa peau puis la photo elle sourit pendant que mal réveillé je compare l'habillé obscène international au nu classique. Combien de sourires ai-je pris ça comme ? Dix mille ! Cent mille ! Savez-vous qui est l'homme le plus photographié de l'an deux mille ?
La Japonaise de neuf heures une, au squelette si varié dans l'étrangeté, jupe plissée ou lookée j'ai cent ans d'avance ou les deux, qui traîne des pieds si caractéristiquement que je peux les loger d'oreille (celle de 14 heures a son poisson-pilote le pick-pocket - enfariné celui-là parce que usually il préfère les Américaines - Roumain donc ou Albanais, mineur en tous cas, dont j'admire et le travail, en vue d'une reconversion, et la faculté de ne rien comprendre au français de l'Equipe d'Intervention); la New-Yorkaise de neuf heures vingt-deux, aux yeux mutants rapprochés du nez, pas par la chirurgie esthétique, mais par je ne sais quel atavisme, ou quelle dinguerie, et tellement propre et récurée de partout que j'ai envie de me moucher dans son tailleur super-fluide, ou de lui éjaculer sur la gueule, par pur goût poétique surjoué français de la souillerie; les soeurs espagnoles de 11 heures, les soeurs italiennes de midi, qu'on devine aussi d'oreille bien-sûr, parce qu'elles vous hurlent des chapelets de MONA LIIIISA ! MONA LIIIISA ! DOVE E LA GIOCOOONDA ? TOU NOUS AS VOLE LA MONA LIIIISA ! AH AH AH !... et les colombiennes de l'après-midi, les israëliennes, les argentines, les étudiantes graves et silencieuses des Nocturnes, les coréennes, les russes, les iraniennes, et les australiennes et les anglaises, et les parisiennes qui ne viennent que les premiers dimanches du mois, parce que c'est gratuit, et les Amies du Louvre qui ne viennent qu'aux expos temporaires et qui vous assènent leur putain de coupe-file comme une fiancée sa bague des bagues, et qui, malgré leur parfum, ne parviennent pas totalement à dissimuler leurs relans de faisandée, et les provinciales qui ont peur d'être prises en défaut (de quoi ?), combien d'habillés obscènes ? de sourires je sais pas ce que je dois ressentir ? de prières ? et les chinoises aussi, les islandaises, les chiliennes, les suédoises ! A chacune un horaire moyen, un fantasme de Vénus. Combien de binômes femelles avais-je ainsi composés ? Combien de révérences à la déesse-mère ? d'hystéries ? d'exhibitionnismes ? de langues tirées ? de coquetteries ? Combien de lesbiennes ? Que venaient-elles faire toutes ? Que signifie cette photo répétitive, l'outrance du standard ? Qui m'avait semblé défiler en plus grand nombre ? Les amazing Américaines ? Les hoho Japonaises ? Les pickpockets ? Les Américaines. Les Américaines et leur Monet ! Ignorant tout, jusqu'au sens d' AV JC, elles savaient toujours que le Louvre recelait deux Monet et ce, bien qu'elles sussent les impressionnistes à Orsay. Pourquoi ? Monet is money ? Monet sounds so well ! Bref, du grand terrain pour Raymond, les Ardennes, call me Ray. (plus tard)
Je pose mon sac rouge sur un banc, à l'ombre d'un quoi ? je reprends mon sac, je choisis un autre banc, près du monumental et tentaculaire platane du parc Monceau. Je m'allonge, la tête sur mon sac, à l'ombre d'un arbre dont je connais le nom. Mon chapeau sur le visage, je rêve du temps où les anciens vous apprenaient le nom des choses... Les pigeons m'abordent, je me redresse, me mets pieds nus, je leur dis je ne consulte plus, tirez-vous. Mes pieds s'agitent dans l'air, les pigeons savent que je suis un gentil et ne s'enfuient pas d'une serre. Je me lève et j'en manque un de peu. Une brune là-bas rit derrière sa main, mon comportement l'amuse cette connasse, je m'allonge, chapeau, j'oublie.
Je suis encore à moitié vécu par le cauchemar qui m'a extrait de mon sommeil. J'ai dû dormir une heure. Les pigeons sont toujours là. Les pigeons les pigeons les femmes. Le kioske, j'achète un sandwich, une bouteille d'eau à cent mille dollars, retourne sur mon banc, la brune est partie, assise là pragmatique ou quoi la salope, j'émiette du pain aux pigeons, comme un con.
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