23.07.2007
CALL ME RAY (12)
Momo est ce genre de petit bonhomme, sec, vieux gars toujours bien mis, rasé de frais, respect de l’uniforme, cravate et chemise propre et repassée, avec le pantalon un peu trop court, mais pas non plus les chaussettes sport blanches à rayures bleue et rouge, plutôt unies bleu-électrique ou marrons ou noires les grands jours, quand on reçoit les stars ou les chefs d’Etat. Le genre poinçonneur, comme ça que je les imagine… Avec ces chaussures de vieux vous savez, en cuir brun tressé sur le dessus et avec de grosses semelles en caoutchouc qui rendent le pas silencieux. Un putain de pas d’ailleurs le Momo, presque aussi grand que lui. A près de soixante piges, on dirait qu’il se trimballe encore un cartable et des culottes courtes, et qu’il vient de s’en prendre une par l’instit sur le sommet du crâne, par derrière, si j’en crois l’épi, au cul du bol… Et un de ces TARINS ! Sa vraie pénitence… Pire qu’un quart de brie, un putain d’aileron de requin ! Et serti de deux minuscules yeux noir-obsidienne de mulot. Toujours un mouchoir dans la poche, essuyer la petite goutte… Ca m’a aggravé l’odeur moi, son blair, c’est par lui que je sentais l’oignon beurré rance du jour, je vous dis pas l’ampli !... Pas de chance !...
Son expression favorite à Momo c’est « Comme ça ! », en levant le pouce vers le ciel, pour parler du Concorde, ou du futur A380, et de… Pasolini ! "Comme ça, Pasolini !" Entre deux maquettes, deux radotages sur sa visite de 79, il m’avait un jour fait l’éloge de Salo, "Comme ça, Salo !", à pas y croire, les gens sont un putain de mystère définitif ! Au moins le mérite de me rencarder sur la connerie universelle de mes jugements réflexes ! Si ç’avait été un de ces connards d’étudiant en cinéma, je l’aurais trouvé snob, un lettré ? banal perroquet de l’élite en cours… mais Momo ! j’ai juste pensé que c’était un putain de PERVERS !... Il avait insisté pour me prêter la cassette et quand je la lui avais rendue ses yeux de mulot m’avaient paru deux trous noirs ininterprétables … J’avais eu la vague impression qu’ils cherchaient à savoir jusqu’à quel point ce film m’avait excité ou inspiré de nouveaux penchants… Mais qui est-il, ce putain de poinçonneur ? je m’étais demandé… Quelle folie, quel tas d’immondices recèle son cerveau ? Quelle innocence ?...
Aujourd’hui donc, après avoir épuisé un peu le sujet des maquettes, entre deux bonjours robotiques du conservateur à ressort, Momo a fini par s’assoupir, les yeux ouverts… Il regardait devant lui, sans rien voir, avec cet air con imperturbable qu'ont les chats quand ils chient. Je ne sais pas s’il rêvait ou quoi, mais tout-à-coup une vague de messages nerveux lui est passé sur le visage, quelque sphincter devait se refermer, et il a prononcé en fermant les yeux, avec tout l’Amour du monde, un de ces « Sibyyyyylle ! » de cerf qui brâmerait en chuchotant. J’aurais voulu en sourire, mais je dois admettre que j’étais épouvanté. J’ai pensé à Salo, à la différence d’âge, et je me suis mis à lutter contre l’image de la petite goth de vingt-ans en train de lui sucer son gros tarin, avalant sa morve comme du petit lait, en branlant son épi et en l’appelant « ma Momie chérie », le cul sur une assiette tenue par Momo, et Momo lui réglant son régime au quotidien pour que sa merde de prêtresse ait meilleur goût, et j’ai couru vers les gogues pour dégueuler bêtement. L’odeur Objets d’Arts m’avait rendu d’un délicat… à moins que je ne fusse tout simplement jaloux, après tout cet amour était peut-être réciproque, on avait vu des trucs autrement plus improbables !... Et moi ? Etais-je seulement capable de brâmer comac ?... Etais-je autre chose qu’un témoin creux et froid, un putain de magnéto desséché ?... Et l’Interrégion qui m’appelle, à peine la bouche rincée, les jambes toujours flageolantes, vous pourriez aller calmer votre ami Raymond ?...
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14.07.2007
CALL ME RAY (11)
« ON EST PAS LA POUR SE FAIRE ENGUEULER
ON EST VENU POUR FAIRE UNE TITE BELOTE
ON EST PAS LA POUR SE FAIRE ASSOMMER
ON EST LA POUR LA FETE A MON POTE… » Tout le monde chante ou fait semblant, comme à la messe, le nez plongé dans les paroles que Marion distribue toujours avant son tour de chant. Ray est assis près d’elle, menton dans la paume, une main sur le cœur, un sourire niais sur les lèvres, le regard vissé sur elle.
« Alors ? Vous avez livré le p’tit colis ? demande Azmi en rigolant.
- Yes, we have !
- Vous avez pas fait que ça on dirait… » On rit, mais qu’est-ce que tu vas chercher, Léopold se regarde dans le miroir derrière les bouteilles et constate qu’il a bel et bien les yeux rouges humides d’un petit animal agonisant, on dirait qu’il vient de passer les vingt dernières années de sa vie à pleurer. A vous fendre le cœur. Rathinavelan revient des gogues, nous voit et nous jette son index comme s’il devait en sortir des super-pouvoirs, se plie en deux en éclatant de rire, un putain de rire hystérique qui fait se concentrer sur lui tous les regards pendant un court instant, Léopold me dit à l’oreille « seulement two drags et t’as vu ? il m’a l’air quite réactif, on va s’marrer… » ET PUIS ON EST DESCENDU CHEZ SATAN
ET LA-BAS C’ETAIT EPATANT !
On applaudit, Ray se lève, j’ai cru qu’il allait monter sur la table, mais il s’est ravisé, conscient miraculeusement de sa chancelance. J’offre une tournée, on trinque à l’abri des regards de Ray qui de toutes façons n’a d’yeux que pour Marion. Elle nous fait un clin d’œil pour chambrer Ray et entame, imprudente mais drôle, Je ne sais pas pourquoi j’allais danser
A Saint-Jean au musette
Mais quand un gars m’a pris un baiser,
J’ai frissonée, j’étais chipée
(Ray dépose un baiser sur la joue de Marion, frayeur dans la salle, il s’en est approché comme si tout ce qui n’était pas cette joue était des flammes mais il lui reste de la classe et se rasseoit, attiré par le poids de son cul)
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
Car l’on croit toujours
Aux doux mots d’amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l’aimais tant
Je le trouvais le plus beau de Saint-Jean
Je restais grisée
Sans volonté
Sous ses baisers.
Sans plus réfléchir… « Alors c’est quoi cette histoire avec Momo ? me fait Nico
- Il est amoureux ! dit Rathi
- Bon dis chéri Rathi ! Fais pas comme si tu savais, c’est Ywan qu’en parlait ‘t’à l’heure…
- Hi hi hi hi ! Je savais ! Je savais !
- Ouais, tu parles !... Alors, Ywan ? Tu nous racontes ? fait Léopold en sortant le jointrap à une feuille.
- C’est Sibylle ! C’est Sibylle !
- Rathi a raison, c’est Sibylle…
- La petite goth ?
- Ouais mais tout le monde le sait ça, fait Azmi
- Comment ça ?
- Non j’veux dire, tout le monde sait que Sibylle est gentille avec Momo…
- Tiens Rathi, ton pain d’épices, dit Léo en lui tendant mon ouvrage.»
J’ai une journée avec l’Interrégion le syndicat le service social qui m’appellent pourquoi moi afin de gérer Ray en crise au fin fond de l’aile Richelieu et donc avec Momo aux Objets d’Arts –mon affectation du jour- dans mes jeunes jambes. Jamais une belle fille, aux Objets d’Arts… pas l’oxygène d’un moindre petit flirt sur la communication difficile universelle, les accents, ou la désorientation due à cette immense structure en U, guère qu’un maigre biscuit un peu chaud XVIIIè pour vous consoler des cuillères, des proto-vanity-case de princesses bouseuses et des maquettes d’avions de Momo et son inoubliable ressassée visite du Concorde en 79 et de l’odeur de vieillerie moisie cirée imprégnée de celle du couple de Postes Fixes qui doivent trimballer un putain de lourd secret de vieille baraque qui les condamne à vivre sans pouvoir en sortir dans une sans la moindre goutte de flotte, je ne vois pas d’autre explication. L’époux pustuleux poil noir peau rouge pelante, l’épouse jaunâtre cheveux gras avec quand même un genre de beauté blafarde à la Sainte-Thérèse, de belles jambes, sous la dégueulasserie. La crasse du mari, m'est avis que ne trouvant plus assez de place en surface, elle a fini par monter des colonies sous la peau, d'où les pustules... Une odeur globale d’aisselles de métro mais qui finit par vous être moins oignonnée tellement l’oignon du jour recouvre celui de la veille. Paraît que la tâche olfactive de votre blair sature au bout d’un moment, pour ça que ce genre d’odeur vous suit longtemps et que les autres n’ont plus rien à vous dire. Les chiens n’ont pas ce genre de problème, une odeur est une information, pas un aliment du désespoir. Et puis une journée assise donc, à côté de Momo, Azmi me l’avait bien expliqué au tout début, son cœur, ses médocs, sa tendance aux vapes, à regarder comme des vaches le seul avion qui passe, celui du tout petit conservateur homo alcoolo qui multiplie les allers-retours devant vous, en prenant bien soin de dire bonjour à chaque fois qu'il fait grincer le parquet sous nos pieds d'assis, pas qu’on dise qu’il prend la surveille de haut, et comme si l'un de ces papillons de jouet mécanique lui tournait dans le dos, le condamnant à marcher selon une certaine fréquence et à se cogner dans les murs avant de changer d’angle.
06:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, paris, jazz
11.07.2007
CALL ME RAY (10)
Retour des Halles, on croise deux Noirs casquette survêt baskets qui interpellent Léopold. Ils ne mettent pas dix secondes avant de se parler en Wolof. J’ai l’impression qu’ils s’engueulent, mais je me trompe sans doute complètement. Les répliques fusent à un up-tempo de be-bop, on croirait entendre les 4x4 mesures question-réponse des jazzmen qui se resserrent en 2x2 puis en 1x1 vertigineux au fil des grilles, avant le solo de batterie ou la reprise du thème conclusif. Je m’asseois sur un muret de briques pour les écouter, essayer de capter une brindille de sens. Il fait bleu nuit. Léopold est aux anges, comme s’il venait de retrouver un vieil instrument et qu’il marchait encore parfaitement. Il me tend son paquet d’Amsterdammer. « Il y a du matériel de pause inside…» Allusion au joint qu’il nous arrive de fumer Cour Carrée quand on est du même service. J’émiette, je mélange, je pétris et j’ai malgré tout un mal fou à rouler le splooz, son Amsterdammer étant coupé pour la pipe. Je le tends finalement à Léopold qui me fait non non allume-le. Je m’exécute. Piotr a dû flairer le coup, le voilà qui se radine. « Putain il est grave, Ray !... » En apnée, je bats l’air d’un revers de la main, celle qui tient le joint, je recrache la fumée dans un profond soupir, m’en parle pas… « Michel va le virer, à mon avis… Il faisait du gringue bien lourd à Marion… » J’avais oublié qu’on était mercredi. Marion, ses nattes ses chaussettes à rayures multicolores et son accordéon. Je tends le machin à Léopold qui le décline en me désignant Piotr d’un mouvement de tête. Piotr tire dessus. Ca ne tarde pas à ramener à la surface de son visage émacié le dessin des vagues de dépression qui doivent le submerger de temps en temps. Ce sera un client parfait pour Muriel, qui le bouffera tout cru, je pense. Il vient de prendre dix ans mais sa tête en ballon de rugby surmonté d’un ultime toupet avant la calvitie définitive et son long nez pointu et ses grimaces soutine quand il avale une bouffée de poison me donnent envie de rire bêtement. Un beau désespéré. Amoureux quand même… Il passe le flambeau à Léopold qui le tend à l’un de ses compatriotes. Bu niam tégué, ku fékké ci nga ! Si le repas est servi, toute personne présente est invitée ! On rit. Les deux Sénégalais s’en vont avec le joint. Léopold me demande d’en rouler un autre, une seule feuille, il veut faire une blague à Rathi, qui le saoûle depuis ce matin. « T’as pas remarqué ? Il me cherche tout le temps, avec ma citron, avec n’importe quoi…
- Mais quand tu fumais au SoU NeUf, y’avait du shit dedans ?
- You bet ! C’est l’avantage avec l’Amsterdammer à pipe. Il sent encore plus que celui à rouler, ça couvre bien l’odeur. Rathi a déjà tiré one or two drags sans savoir… Il fume pas mais il aimait bien l’odeur, alors... Charge-le à mort celui-là… me fait Léopold, le sourcil bondissant facétieux.
- Vous êtes gonflés, dit Piotr. Rathi m’a déjà dit qu’il se sentait bizarre…»
20:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, paris, jazz
07.07.2007
CALL ME RAY (9)
- Momo ? Amoureux ?
- Il est passé où Chi Linh ?
- PUTAIN MAIS BLABLE A MA RONDELLE, TOUT LE MONDE S’EN F…
BOOOOOOOOOOOOOOOAAAM ! Le sol tremble, mes oreilles sifflent, les vitres entre la terrasse et nous se craquèlent se fissurent se lézardent quadrillent pétillent et s’affaissent tout à coup en un rideau de pluie d’une seconde qui disparait dans la rigole prévue à cet effet. Ray s’accroche en grimaçant au tube de la pompe Carlsberg, Léo à l’Hoegardden, et moi à la 1664, Michel à la Guiness, et Piotr a plaqué son torse contre le zinc et en a saisi les rebords, Azmi s’est lui contenté de fléchir un peu les jambes et Rathinavelan et Nico se tiennent à lui. Un roc, cet Azmi. On a tous hésité entre protéger nos oreilles et nous accrocher, excepté Azmi dont les deux bras sont encore disponibles. Il nous regarde en souriant, un index dans chaque oreille. C’est l’affaire de quelques secondes... Tout redevient calme... Je suis encore sourd... On voit soudain un morceau de Chi Linh virevolter dans la rue comme un putain de ballon de baudruche, sa grosse tête lisse et un bout de son buste manchot aspergent de sang les façades d’en face comme une bombe d’arrosage folle émancipée, mais qu’est-ce qu’il a foutu ? Je me serais trompé sur son compte ? Se serait-il en fait éclipsé pour aller serrer des mains des mains et des mains ? Leur a-t-il joué du t’es où t’es où à eux aussi ? Serait-il tombé sur celle d’un kamikaze, manque de bol, elle contenait le petit détonateur ? C’est peut-être son truc finalement, et pas seulement une parade polie masquant son asociabilité ? Moi qui lui donnais encore un demi avant d’aller retrouver ses bouquins d’Histoire vietnamienne... Peut-être qu’il tient son petit registre après tout et qu’il cherche à battre un record ? Qu’il publie ses résultats du jour sur un blog ? Un putain d’entraînement avant le grand saut, la conquête politique de la mairie du XIII ème ? du pays ?... Il vient s’écraser sur le toit d’une Jag toute neuve. Serait-il de gauche ?... Le chauffeur descend, regarde le ciel, puis Chi Linh, affiche un rictus de dégoût et installe en gueulant QUELLE JOURNEE DE MERDE une grosse poubelle ouverte juste derrière sa bagnole. Il revient derrière le volant, un petit avant, arrière, puis il s’arrache en faisant crisser les pneus, ce qui envoie les restes du Président dans la boîte verte qui se referme sous la secousse. Joli coup. Juste avant qu’il ne disparaisse rue Berger, j’aperçois, dans le reflet d’une vitrine rescapée, son majeur vengeur pointé vers le ciel. Michel appuie sur un bouton, d’autres vitres descendent et viennent à nouveau nous protéger du petit vent frais du soir, les clients derrière ont repris leur conversation, les gens sont d’un blasé.
« C’est ma tournée, dit Michel.
- WOW ! A chaque fois, ça me rappelle mon groupe de punk, fait Ray, essouflé.
- Qu’est-ce qu’on disait ? Ah oui ! Momo ! Amoureux !
- Dites les gars, vous voudriez pas remettre la poubelle sur le trottoir ? fait Michel en essuyant un verre, l’œil soucieux.
- Je m’y colle, dis-je, déterminé à offrir une sépulture décente à feu mon semblable, mon frère. »
Je traverse, la lumière est en pleine transition entre l’orange et le violet, la nuit ne va pas tarder, ça me rappelle certaines routes retour des vacances, fin août, alors qu’on est… j’ai oublié. Je tracte la poubelle à reculons, je l’ai mise en branle en donnant à sa base une pichenette du pied, en vrai professionnel, jamais je n’aurais imaginé qu’un demi-Chi Linh puisse peser aussi lourd.
« Hey, Alligator ! fait Léopold, qui m’a rejoint
- Hey, Crocodile ! Tiens, donne-moi un coup de main pour la marche.
- No problem !
- One, two, one two three four.
- Haaan, dead stone motherfucker !
- Tu l’as dit !
- Ca tient pas l’alcool, ces p’tits bonhommes... dit-il en sortant son paquet d’Amsterdammer.
- On ferait peut-être bien de le mettre dans son métro, non ? On lui colle son adresse sur le couvercle ?
- Let’s do it.
- Let's fall in love...»
08:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, jazz, paris
04.07.2007
CALL ME RAY (8)
- HEY, PIOTR !... ALORS ALORS ? on demande
- Alors quoi ?
- Y fait l’innocent… Le Président t’a vu traîner avec Muriel ! Vous êtes toujours fourrés ensemble, quand est-ce que tu vas la BAISER ? dit Azmi, pendant que Chi Linh essaie de disparaître dans son verre
- MICHEL, UNE PISSEUSE POUR L’AMOUREUX, C’EST POUR MOI, gueule Ray
- Foutez-moi la paix…
- C’est bien la peine de lui payer des cafés, s’arranger pour être du même service, si c’est pour se la carrer sur l’oreille, dit Nico
- Putain mais tu m’espionnes ! T’es jaloux mon p’tit Nico ?
- Oh oui oh oui oh si tu savais ! fait Nico en se frottant à lui comme un petit chien contre un mollet en attendant le Grand Jour.
On rit, Piotr lève son verre, remercie Ray. J’ai un petit coup de barre, d’un seul coup. J’aimerais bien être dans les bras de Lucy, une danseuse tout en muscles fins, grâce et sacrifice, qui avait décidé d’illuminer mon absurde existence pendant quelques semaines avant de repartir comme une étoile filante. Le genre de fille qui parle au moins quatre langues et qui vous condamne à toujours choisir de nouveaux plats dans le menu. Il faut bien qu’une femme vous réaccouche de temps en temps, vous secoue le tronc et fasse tomber les vieilles pommes pourries qui s’accrochent encore sinon vous finiriez comme un vieux serpent rugueux qui ne muerait plus. Ah ah ah. Je regrette un peu ses copines et leur côté je me balade à poil fais pas attention. Je vais la voir quand le hasard fait que son ballet passe pas loin d’où je me trouve. Après l’avoir reconnue, j’ai toujours l’impression qu’elle ne danse que pour moi. Je dois me faire une putain de violence pour aller la trouver après, affronter la cohue avec mes fleurs et la tête pleine de vertige, et les lui offrir dans sa loge qu’elle n’occupe jamais seule. Quand elle me serre dans ses bras, j’essaie d’absorber toute sa sueur histoire de l’emporter avec moi, loin des yeux du soleil. On ne se propose pas de boire un verre ou quoique ce soit, il y a des histoires comme ça. Une fille douée pour le bonheur et le mouvement, un type pour qui l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque chose, un énervement. Une fleur fraîche dans la chambre d'un malade.
« On l’a perdu.
- YWAN ?
- C’est moi.
- Eh beh, je sais pas où t’étais, mais c’était far away ! dit Léopold
- Oh non, j’ai un p’tit coup de pompe c’est tout.
- T’en penses quoi, toi, de Muriel ?
- Euh… »
Elle m’avait fait un malaise, un soir, après l’évacuation, une hypo ou quelque chose dans le genre, je l’avais vue partir, j’avais juste eu le temps de glisser ma main sous sa tête pour amortir le choc. Son visage était vert pâle, elle disait ça va ça va, je m’étais agenouillé près d’elle et j’avais posé une main sur son front. Les autres qui faisaient cercle autour en avaient eu un mouvement de recul assez comique. Sans doute qu’ils bossaient là depuis trop longtemps, leur quant-à-soi paranoïaque dû à l’espèce de vacuité interminable de ce travail les avait privés des réflexes simples, des gestes qu’échangent spontanément deux humains en situation critique. J’avais touché le front d’une collègue du sexe opposé, allongée là sans défense. J’avais d’ailleurs trouvé que mon geste n’était pas loin du sublime, j’avais senti la chaleur bienfaisante et presque brûlante de cette apposition vieille comme le monde et depuis, Muriel me faisait la gueule, ça l’emmerdait que j’aie été témoin de sa faillibilité. Elle a l’œil un peu vitreux spermeux, je ne sais pas si elle picole ou si c’est une de ces biliaires hystériques. A mon avis, c’est un peu les deux.
« Je la connais pas beaucoup, elle est pas mal, dis-je sous l’œil angoissé de Piotr
- J’me demande si elle picole pas, dit Nico en posant son verre vide
- On pourrait pas changer de sujet ? fait Piotr, exaspéré, un coude sur le zinc, le pouce et l’index étirant la peau au-dessus des sourcils
- J’ai bossé avec Momo, aujourd’hui, dis-je
- J'AI ETE BATTEUR DANS UN GROUPE DE PUNK, JE VOUS AVAIS PAS DIT ?
- Ah ah ! Il t’a bassiné avec ses maquettes de plane ?
- Mouoh, ça va… un peu… Et lui aussi est amoureux, enfin… excuse, Piotr…
- T’inquiète.
- CA ME DEFOULAIT BIEN...
- Momo ? Amoureux ?...
16:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, jazz, paris
02.07.2007
CALL ME RAY (7)
- Mouais. T’as vu le souk qu’il a foutu aujourd’hui… Dans deux jours il aura bu tout son pognon… Enfin ce soir on déménage son bordel, il a enfin les clés de l’appart’.
- Ah oui, c’est vrai… Putain j’ai pas ma bagnole, j’vous aurais bien dépannés.
- T’inquiète, y’a que quelques sacs apparemment, on prendra le métro.
- Pourquoi tu fais ça ? »
Je lève les yeux vers le ciel en soupirant. « Parce qu’il me l’a demandé ?… Ou alors… je cherche l’Abîme ? » Azmi se marre, me tape dans le dos, on trinque. « Fais gaffe, quand même. C’est un violent, ce mec.
- C’est la frappe de Trappes qui parle, dit Nico, en me regardant, faussement solennel
- Vise-moi cette petite pute qui écoute tout !... ‘Fin c’est vrai qu’aux pucelles de Sarcelles, on leur apprend ça tout petit, répond Azmi
- Ah ah ah, écoute-moi ce bouffon. »
Azmi pose son verre, lui plaque doucement les bras contre le corps, et le soulève sans effort. « Un problème, Sarcelline ?... Hein ?... Quoi ?... Aaaah ! C’est ta tournée !... Suffisait de le dire ! MICHEL ! LA MEME ! C’EST POUR LUI !
- Oublie pas la citron ! dit Rathinavelan
- Piss off, Rathi, fait Léopold »
On rit. Michel, le tôlier, s’exécute, mi-amusé mi-désespéré. Des passants un peu chics se sont arrêtés un instant en terrasse, nous ont vus, entendus et sont partis. Les clients assis dans la salle pour dîner n’ont pas l’air trop agacé. Pas le choix, ils ont commandé. De toutes façons, le principe de la tôle, ici, les Halles pas loin, c’est le brassage total, le court-circuit aviné gueulard. C’est pour ça que les habitués viennent. Au son de l’accordéon, on a vu des avocates les quatre fers en l’air, des ESC perdus, des journalistes s’étriper à propos de politique avec des travelos, des transients de toutes les couleurs, et donc bien-sûr, des « gars du Louvre » repartir en titubant, chacun vers son métro, traitant Michel de tous les noms, parce qu’il leur avait paru radin ou pas assez aimable. Y VEUT PAS D'NOUS DANS SON BAR C'T'ENCULE ! Y VEUT QUE D'L'HUILE BOBO, DU FAISAN ! MAIS C'EST NOUS L'AME DE SON RADE POURRI !... PARIS LE LOUVRE !... ENCULE D'AUVERGNAT !... Epoque révolue d’ailleurs, constaterai-je en y retrouvant une partie de la bande, quelques années après avoir démissionné, dans une ambiance flatule-la-soie, changement de propriétaire, kestu veux.... La forme d’une ville…
« CHAAAAAANGE PLUS VITE, HELAS, QUE LE COEEEEUR D’UN MOOORTEL ! » Ray chante à tue-tête en remontant sa braguette. Le tôlier lui jette un coup d’œil, un bref état des lieux avant l’éventuelle expulsion.
- Tu t’es lavé les mains, j’espère ! dit Nico en regardant la petite coupelle de cacahuètes qu’ils devront partager.
- J’AI UNE FAMILLE MOI MONSIEUR ! UNE SALOPE D'EX-FEMME ET UNE FILLE SUBLIME ! ET UNE NOUVELLE CHERIE ! ET MON FRERE EST ECRIVAIN ! EN ROUTE POUR LE PRIX NOBEL ! GRANDE EDUCATION ! ALORS QUELQUES NOTIONS D’HYGIENE, QUAND MEME ! J’ESSUIE MEME LA DERNIERE GOUTTE A L’OREE DE L’URETRE ! ET SI Y A PAS D’PQ, J’ESSUIE AVEC MA CHEMISE ! OUI MONSIEUR ! JE METS PAS MES DOIGTS PISSEUX DANS LES CAOUETES DES COPAINS MOI MONSIEUR ! »
Le tôlier me regarde l’air de dire calme le, sinon je le fous dehors. Je pense à ce que vient de dire Ray, il m’avait parlé d’un frangin écrivain, et surtout à son air d’avoir dormi dans les poubelles. J’oublierai plus tard de ne pas me servir dans la même coupelle.
« Ray, t’oublies pas le déménagement hein, faudrait pas qu’on traîne, lui dis-je doucement en posant une main sur son épaule
- T’inquiète ! » Il tend une paluche sinuante vers sa bière pleine, je me dis qu’on fait route vers l’Enfer, donc, et on trinque tous à la tournée gentiment forcée de Nico. « AUX FEMMES !
- AUX FEMMES ! fait l’écho de Piotr que personne n’a vu arriver.
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26.06.2007
CALL ME RAY (6)
« SPADDY PADDY PADDYYY…
- SPADDY BADIYAAA !
- Ca y est, ils nous saoûlent déjà avec leur putain de jazz ! » Un doigt sur la tempe, Nico nous désigne à la troupe, Léopold et moi, hilares.
- C’est quoi leur truc, là ? demande Azmi
- Vous ne comprendriez pas, you deaf motherfuckers ! dit Léopold, dans un nuage Amsterdammer, menton levé, posture de Comtesse dédaigneuse
- Je sais pas. Y font ça tout le temps quand y s’voient. Le Louvre ça les travaille, kestu veux… Deux tarés de plus !...
- Sourds et jaloux ! fait Léopold toujours dans la peau de sa Précieuse
- Ywan ?
- Comment vous dire…
- C’EST CA ! CHOISIS TES MOTS, PRENDS-NOUS POUR DES CONS ! gueule Ray. ET LES PISSEUSES, ON LES VOIT SUR LE COUDIER ? OU BIEN ? »
Le tôlier nous regarde, il voudrait autre chose pour son bar, une clientèle plus.... « Nous disions donc combien ? Cinq plus deux plus une citron ? Ou deux plus trois plus une citron ?
- CINQ PLUS DEUX PLUS UNE ! C’EST POUR MOI ! dit Ray
- Léo, tu m’fais marrer avec ta citron. Le scorbut ne m’aura pas, motherfucker ! dit Rathinavelan
- Ah ah ah.
- Alors ? Vous nous mettez au parfum ? insiste Azmi
- Ywan, explique-lui… SPADDY PADDY PADDYYY…
- SPADDY BADIYAAA !... C’est un soir avec Léopold, on avait pas mal fumé, on écoutait sa radio, et on tombe sur cette intro de Monk, sur Bloomdido, un blues de Charlie Parker. Et on a ri pendant au moins une heure. On est tombés…
- Ouais, Alligator. We felt le profond comique de this intro. Une chance sur un milliard. Monk, motherfuckers. C’est pas parce qu’on bosse au Louvre. C’était comme retrouver un type de ton village natal à l’autre bout du monde... C’est le comble de l’improbable et puis tu te sens moins seul, d'un seul coup. SPADDY PADDY PADDYYY…
- SPADDY BADIYAAA !... »
On rit, les demis sont servis, on trinque. Chi Linh arrive, nous serre la main, serre celle du tôlier, fait le tour des tables, serre les mains de tous les clients. On l’appelle le Président ou Chichi ou alors T’es Où-T’es Où. Rathinavelan lui fait passer un demi.
« Pfioo, déjà !... T’étais où aujourd’hui ?
- Salle des Etats et toi ?
- Oh, le 112. Et demain t’es où ?
- Je bosse pas demain.
- Et toi t’es où ?
- Gallerie Apollon.
- Et toi t’es où ?
- Louvre Médiéval, fait chier, y'a personne et c'est trop sombre…
- Et toi t’es où ?
- BOIS TON DEMI, PRESIDENT. »
Chi Linh rigole doucement dans son verre, nullement vexé. Je crois qu’on est un peu pareils tous les deux. Pas très sociables. Chi Linh a trouvé une parade, il serre des mains, et demande à tout le monde ce qu’il a observé que tout le monde ici se demandait à longueur de journée. On ne pourra pas dire que. Mais son zèle un peu mécanique, prostré sur l’imitation de ces deux seuls signes d’une sociabilité moyenne paraît toujours un peu étrange et désincarné, les gens flairent quand vous vous pliez à leurs comportements comme s’ils vous paraissaient abstraits.
« Y’EN A UNE DE TROP NON ? ELLE EST POUR QUI CELLE-LA ? demande Ray
- C’EST POUR LE POLACK. IL VA PAS TARDER.
- Qu’est-ce qu’il fout d’ailleurs ?
- J’l’ai aperçu traîner avec Muriel, dit Chi Linh
- JE LA BOIS HEIN, JE LUI EN PAIERAI UNE AUTRE !
- Elle est cinglée, Muriel, dit Nico
- Piotr, pff, il se la fera jamais ! Trop niais. Pas foutu de passer à l’action. Les femmes, faut les saisir ! leur insuffler ta volonté ! sinon tu peux aller te branler. »
Azmi, banane ‘tiags, nous offre une cigarette. Il n’en embouche jamais une sans avoir proposé à tout le monde. Je regarde Ray vider les deux-tiers de l’ex-bière de Piotr, il me jette un coup d’oeil, extatique, ça ne me dit rien de bon. Je pense au périple qui nous attend. Azmi allume nos cigarettes. Azmi est le seul qui m’ait véritablement accueilli ici. Rien ne l’y obligeait. Avant qu’il ne parte dans l’Equipe d’Intervention, on a travaillé ensemble plusieurs fois, à mon arrivée. Sur le papier je suis son supérieur hiérarchique mais c’est lui qui menait les journées à bien. Il m’a tout expliqué, sans faire de mystère, comme c’est la manie ici. Tiens, lui, Momo, c’est le doyen de la surveille, deux mois de la quille, écoute, après bouffer, avec son cœur ses médocs, il a tendance à roupiller mets-le plutôt là ça craint moins, là les alarmes, évite les courants d’air sinon elles se déclenchent sans arrêt, ici les interrupteurs, pour l’évacuation d’urgence, c’est par là, par là et par là, les crémones, celle-là est un peu con, c’est comme ça, voilà.
« J’VAIS PISSER ! fait Ray, qui a vidé son verre
- Ca a l’air de s’arranger pour lui, me dit Azmi à l’oreille en le regardant tanguer vers les gogues
19:10 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, jazz, paris
20.06.2007
CALL ME RAY (5)
J’ai eu l’inconscience ou le vice d’accepter que Ray me paie quelques verres au SoU NeUf, AVANT le déménagement. Il tient absolument à me rincer, me remercier. Il boit son fric depuis quelques jours. Il en profite. Ca faisait longtemps. Ne pas dormir baiser pas cher ne pas dessaoûler. Il est déjà bien racorni, déshydraté, sale, et d’humeur agressive paranoïaque avec les touristes, les collègues. J’arrive à le calmer, le ramener vers moins d’hallucination, j’ai une sorte d’autorité naturelle sur les chiards. Rue de Rivoli il se plaint de ses fémorales. On s’arrête au milieu du tapis-roulant à quadruple files croisées, Ray grimace blafard, marmonne sa douleur, sa petite femme lui manque. Il est presque mort… plus qu’un œil d’allumé, et encore… Je marchais trop vite... On a tous tendance à bêtement se contenter d'éviter les obstacles ici, les attaché-case appareil-photo chapeau coude-portable feston ourlet vieux bipède qui cale subitement mioches poussettes connards qui s’arrêtent regarder le ciel devant vous pourquoi vous les tracts les prospectus les rétros les poteaux les duos qui soudain se retrouvent prisonniers du jeu du miroir les étrons les cartons à message, tous tendance à haïr un peu ce qui vous obstrue, marcher très vite vers l’étape suivante, l’amour une baise secrète son refuge son vice ou son travail, se dégourdir un peu avant le prochain engorgement, pourquoi pourquoi pas. Une femme toubib à cartable s’arrête : « Vous ne vous sentez pas bien ? » Ray ravale sa douleur, pioche dans la batterie de secours et lui ramène un de ces B-o-n-j-o-u-r M-a-d-a-m-e précieux mi-suave mi-lubrique qui lui fait hausser les épaules et reprendre sa course. On rit. Il ressuscite, rallume son autre œil, s’ébat, avale de grandes goulées de CO, bras écartés, seul dans ses champs, puis entreprend de s’en rouler une. Il y en a qui aiment se tuer. Il décline la Camel que je lui tends, pragmatique. On nous bouscule. Il fait chaud. Une lumière brouillée d'oasis illusoire. Sauf que le mensonge n'est pas à l'horizon, on marche dedans, et il n'y a ni fontaine, ni palmiers, ni femmes nues, seulement des connards pressés ou pas assez. Ray se remet bientôt en marche, comme réanimé par le contact des fourmis, allume son clou, tellement mal roulé que c’en est comique, et se met à zig-zaguer, enchanté de frustrer leur traffic. « FOUTUES ARTERES ! » qu’il crache en se massant l’aine, sans se préoccuper des boas d’ennemis qui l’enlacent le croisent le dépassent en pestant. Il y a des travaux monstre, tellement bruyants qu’on est obligés d’en faire abstraction. Beaucoup choisissent de rentrer tout entier dans leur portable, la musique qu’ils écoutent, ou le cul les mollets les chevilles de la belle fille devant. « Regarde-moi tous ces connards avec leur putain de portable ! Tout ça pourquoi ? Téhoutéhoutéhoutéhoutéhou Chuilachuilachuilachuila ! TROUVE-MOI QUELQUE-CHOSE DE PLUS LAID QUE LEUR PEUR DU VIDE !» Ray tousse de dégoût et glaviote à un cheveu d’une pompe vernie. Il se met à chantonner Baudelaire en imitant l’accent pèrisien. « une image m’opprime : Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous… Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel… A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs Et tètent la Douleur comme une bonne louve ! Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !... Aux captifs, aux vaincus !... à bien d’autres encor ! » On arrive au SoU NeUf. « Et si on tétait la Douleur nous aussi ?!!... TOLIER ! DEUX PISSEUSES !
- CINQ ! ET UNE CITRON ! ET MAKE IT SNAPPY ! » Les vitres tremblent, les verres s’écroulent, c’est le rire de Leopold, ivoires chauffées à blanc en plein coeur d'un visage ébène. Il est accompagné d’une partie du clan. HEY, ALLIGATOR ! HEY, CROCODILE !...
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18.06.2007
CALL ME RAY (4)
Quatorze heures, j’arrive salle des Caryatides. Si j’en crois l’odeur de picrate trois étoiles qui se balade dans le fond de l’air, Ray a trouvé la force de venir, finalement. Il a dû voir mon nom sur la liste hier soir et se dire j’peux resquiller roupiller, Pikol ira pas m’balancer. Un énième groupe de Japonais mitraillent en riant l’Hermaphrodite endormi sur son matelas Bernini, côté cul, côté haricot, histoire d’être bien sûr. Ray est à côté du Silène ivre, pas de hasard, les pochards se retrouvent à travers les siècles des siècles. Il est en prise avec une Américaine, je suppose, d'après cette drôle d’obésité, vous savez, cette impression qu’elle en a tout juste endossé le costume, ce matin, au saut du lit. Un côté Duchesse de Guermantes aussi, aristocratiquement bienveillante, quand elle appose ses mains sur celles de Ray qui la grimace salace, don’t worry mon brave, je vais demander à quelqu’un d’autre. Those French. Je souris.
Ray m’invente ou pas l’histoire de sa matinée. En tous cas, sa situation s’arrange, on dirait. Une personne du service social a fait des pieds et des mains pour lui trouver un appart’, et calmer cette histoire de tutelle. Il dispose enfin d’argent liquide, me montre son paquet de drum bleu tout neuf. Il est bientôt prêt à déménager, je lui propose mon aide. Et puis faut qu’on fête ça, que j’te paye un coup Nom de Diou ! Et comment !
Autour d’un café que je lui impose de boire, dans l’après-midi, Ray me parle en long en large en travers de sa petite femme, pas sa sale pute d’ex qui lui pompe tout son fric et l’empêche de voir sa fille, non, sa douce infirmière, restée dans les Ardennes, et qu’il n’a pas vue depuis deux mois. L'amour l'amour l'amour ! Maintenant que cette histoire de logement se dessine, il va enfin pouvoir la faire venir. « J’lui ai parlé de toi, je te la présenterai, tu vas voir un peu ces putain de cuisses qu’elle se trimballe !... Toujours en train de courir ! de nager ! C’te morceau ! C’que je vais lui mettre !... Ca risque de partir en moins d’deux !... » Il m’explique sa tendance à l’éjaculation précoce, sans se soucier le moins du monde de notre voisine qui ne peut que l'entendre, part encore plus sonore sur un délire qu’il avait commencé à coucher sur le papier et qui commence par « Je veux recouvrir le monde de mon foutre » puis me regarde attentivement et me fait : « Putain, c'que t’es beau.» J’éclate de rire, je ne m’attendais pas du tout à ça, mais lui reste tout à fait sérieux. « Elle va te trouver beau, c’est sûr, j’sais pas si je dois te la présenter, tu vas me la piquer…» Je lui dis arrête un peu tes conneries, mais ça lui occupe le cerveau et on ne dit plus rien jusqu’à ce qu’on retourne aux Caryatides et qu'il décide finalement de rentrer chez lui, deux heures avant l'évacuation, tu leur expliqueras.
18:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, paris, jazz
17.06.2007
CALL ME RAY (3)
Le silence, les talons, clump clump, clump…. Aujourd’hui donc, pavillon Sully, troisième étage, c'est pas un silence pareil qu'aux antiquités grecques, vous concevez. La sculpture est en bas, la peinture en haut, ça paraît logique. Je passe ma vie dans les ascenseurs, entre Enfer et Paradis. Les arts les arts, la musique tiens c'est des couleurs c'est du son, de la forme et du RYTHME, et la peinture c’est pareil. L'Oeil écoute, c’pas... Mais un des arts qui vous prouve vraiment le silence, c'est la sculpture. Désespéré(e), quitté(e), contemplez la Seine le pont des Arts le quotidien un peu absurde et l'inattendue solitude de la célèbre actrice qui répète inlassablement la même scène courir vers l'homme qui sort de la voiture noire et qui finit par se casser la gueule ça glisse ces putain de lattes en bois, tout ça planqué(e) derrière une vitre fonction publique, négligée, qui ferait pleuvoir, à elle seule. Dans votre dos, les antiquités grecques, loin loin la Vénus de Milo, les Japonais, les pickpockets, proche proche les Praxitèle-like, son Aphrodite de Cnide... Tout cet incolore silencieux c'est diiingue. Immuable, immobile, et pourtant victime de la lumière, jamais pareil selon l'heure, selon l'heure des saisons. La lumière, c'pas. La sculpture ah ça vous terrorise par son silence. La lumière bouge, personne ne s'est mis à causer, mais c'est comme si dans votre dos, tout se réorganisait en permanence, pour réapparaître en le même assemblage, goguenard, dès que vous vous retournez. Un deux trois soleil. Pis touche tu vas voir, on est payés pour ça. C'est réservé aux aveugles, et encore. Et à moi. Je traîne toujours un peu lors de l'évacuation, c'est moi le chef, c'pas, j'ai des choses à régler, et surtout l'Aphrodite de Cnide à peloter. Bon, entrez chez Rodin, l'Enfer, mon sujet, vous porte les reçoises. Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate. Rien de tel que la sculpture pour vous faire crier le silence. Noire cirage ou pas. C'est comme ça. C'est de la musique aussi.
Lui, l'Ardennais, donc, il est chez un marchand de sommeil, qu'y m'raconte, à son retour. Tout son salaire est capté avant même qu’il arrive sur son compte, une sombre histoire d’ex-femme, de retard de pension… Les « emmaüs » du Louvre lui ont donné de quoi s’acheter un drum bleu, vous savez, mi-brun mi-blond, son poison, un qui lui bouche bien les fémorales, sans quoi il ramasserait les mégots. Ce job m'épuisera. Trop d'histoires et rien d'autre à faire que les écouter. T’sais que desfois j’ramasse les mégots dans l’caniveau ?... Devant un Ruysdaël j’lui file deux cents balles.
05:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littérature, paris, jazz


